Avec l' « Evangile de la Vérité », on abandonne les ambiguïtés de l' « Epître Apocryphe de Jacques ». Plus de doute, ce n'est plus un texte chrétien classique, et même le style, plutôt abstrait et redondant, orné de métaphores inédites dans la littérature biblique, perd toute parenté avec l'enfantine simplicité évangélique.

C'est là le travail d'un intellectuel (probablement le célèbre gnostique Valentin en personne), qui met en oeuvre les matériaux lexicaux et conceptuels de la philosophie de son temps pour rendre compte d'une expérience intime qui est à la base des structures de pensée gnostiques.

Cette expérience intime, c'est la chute dans la matière de souffrance et de grossièreté, qui a éloigné le sujet du monde béatifique de la plénitude divine. Cette chute, il faut lui trouver une explication – et il faut y remédier.

Le problème, c'est le vocabulaire de Valentin, qui n'est pas toujours évident. Par exemple, quand il parle du « Tout », on pourrait croire qu'il parle de l'Univers entier, ou quelque chose de ce genre. Pas du tout : il parle des éons (émanations directes de Dieu le Père, plus ou moins individualisées mais restées très proches de Lui). Et, le moteur de la Chute dans la Matière, c'est le désir de Connaissance, au centre du gnosticisme ; en effet, le « Tout », (donc, les éons) a cherché à connaître « celui dont ils sont issus ».

A partir de là, tout s'enchaîne : les éons n'arrivent pas à connaître Dieu, qui est inconnaissable. Le stress de cette frustration prend substance, et plus ou moins directement, aboutit à la création de notre Monde. Notre Monde est donc de la substance de la souffrance, de la perturbation et du désordre. Tu m'étonnes, que la pensée gnostique ait des aspects contemporains !

Jésus, Fils de Dieu et porteur du Nom de Dieu, s'est chargé de faire le chemin en sens inverse : en souffrant, il affiche le « Livre Vivant des Vivants », qui contient le nom des élus. (On est ici en pleine prédestination). Ce Livre est ésotérique, car, de toute manière, il ne peut être vu que par ceux dont le nom figure déjà dedans !

Evidemment, dans un univers émanant d'un Dieu parfait, il faut arriver à expliquer comment la frustration, le stress et la souffrance ont pu survenir. Vieux problème, qui traîne depuis la Genèse. Pour Valentin, la solution a un aspect tautologique : l' «Erreur» fondatrice du monde de souffrance est un projet de Dieu le Père lui-même, qui a voulu que ses élus soient en mesure de le «comprendre».

Toute cette souffrance, pour le seul plaisir que les créatures accèdent à la «compréhension», à l' "Intellect », à la Parole de Dieu qui émane de cet Intellect, voilà qui peut sembler exagéré ! Mais cela valorise d'autant plus les notions d' «intelligence» et de «connaissance», donc, disons, les fonctions supérieures de l'être humain.

En fait, il semble bien que derrière ce schéma gnostique (modérément mythologique dans ce texte, d'ailleurs : Valentin ne cite que peu le mot « éon », et ne prononce pas le mot « Sophia » - la Sagesse qui tombe dans la matière), l'auteur donne une représentation anthropologiquement adaptée aux conceptions de son temps de l'ontegenèse humaine : la «plénitude», lieu de «repos», de «nourriture» et de «croissance», qui est l'état-cible final de la «réintégration» des «élus», s'apparente vraiment beaucoup à l'état du foetus lors de la gestation dans la matrice.

Dès lors, les « élus » seraient ceux dont l'accès aux mémoires ontogénétiques archaïques serait suffisamment actif et affiné pour qu'ils puissent éprouver la mise au monde (leur propre naissance) comme une chute. Les autres (le commun des mortels), qui n'éprouvent pas de telles expériences, ne partagent pas cette démarche ni ce qu'elle implique. De toute manière, comme l'Intellect accentue la prise de conscience de l'individualisation, on ne peut s'étonner qu'il soit lié à un surcroît de différenciations – eussent-elles l'inégalité pour fruit.

Au-delà de son langage élégant – et orné de substantiels rapprochements, comme celui du bois de la croix du Christ et de celui de l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal du Paradis Terrestre – il reste que les gnostiques – et ici Valentin au premier chef – ont clairement formulé l'idée de chute métaphysique, qui ressurgira par exemple en plein romantisme, mais qu'en outre ils ont clairement perçu la spécificité humaine, qui doit être cultivée et développée pour assurer la survie : l'Intelligence, la Connaissance et le Progrès personnel. J'y ajouterai l'introspection et l'attention aux signaux venus de l'intime.

Enfin, introduire l'idée que le Monde pourrait être un rêve dont il faut se réveiller (29-30) nous renvoie à la célèbre métaphore de Zhuangzi sur le papillon.

Belle aventure humaine.
khorsabad
8
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le 8 mars 2012

Critique lue 222 fois

khorsabad

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