Lire les réactions postées sur cette page au sujet du roman de Mary Shelley est assez drôle. Souvent, on reproche au roman d’être larmoyant, de faire trop de places aux sentiments et aux plaintes de son protagoniste (Victor), etc. Bref, on reproche à un texte romantique d’être… un texte romantique.
Car oui, avant toute chose, avant d’être du fantastique et de l’horreur, Frankenstein ou le Prométhée moderne est un roman romantique. Que ce soit sur les plans chronologique, littéraire ou philosophique, le roman de Mary Shelley est beaucoup plus proche des Souffrances du jeune Werther (d’ailleurs cité dans le texte) que du Dracula de Bram Stoker.
Déjà, il faudrait mentionner la personnalité de Mary Shelley elle-même, épouse de Percy Shelley, amie de Lord Byron.
Du romantisme, Frankenstein reprend les images incontournables. Ainsi, la nature est extrêmement présente et représente bien souvent une expression, une extériorisation des sentiments des personnages. Les montagnes, les orages, les personnages qui passent des heures magiques à contempler une nature en phase avec leurs émotions, tout cela relève presque du lieu commun romantique, et les pages du roman sont remplies de ces scènes, souvent très bien décrites (à défaut d’être originales).
Il faut voir, par exemple, cet orage qui éclate lorsque la créature, en pleine colère, brûle la cabane de la famille de Lacey.
Autre poncif du romantisme, très bien exploité ici : l’expression des sentiments du protagoniste. Certes, cela peut paraître lourd, mais on a ici de nombreuses pages où Victor pleure sur sa condition, regrette les temps passés et souhaite mourir pour mettre fin à ses souffrances.
Victor est un personnage romantique par excellence. Les romantiques aimaient beaucoup ces caractères qui défiaient la norme, qui voulaient repousser les limites humaines. Le personnage romantique, par excellence, est celui du superlatif : plus génial, plus intelligent, plus ambitieux ou audacieux, plus malheureux, que le reste de l’humanité, etc.
Victor, du moins dans la première moitié du roman, est un personnage de l’hubris. Il veut aller là où aucun scientifique n’est jamais allé, il veut surpasser les autres. Pire : il veut égaler le génie créatif de la nature. Donc se mettre au niveau d’un dieu. Un acte de défi contre-nature là aussi terriblement romantique, et dont il lui faudra assumer les conséquences.
Ce qui est intéressant ici, c’est que la créature elle-même est un personnage typiquement romantique. Dans un système complexe de récits enchâssés, nous avons donc tout une narration prise en charge par la créature. Et celle-ci, comme Victor, ne cesse de clamer ses plaintes. La créature reprend le thème du héros romantique isolé, rejeté par le reste de l’humanité car trop différent d’elle, donc incompris.
Frankenstein reprend aussi à son compte différents procédés typiques du romantisme. Evidemment, la forme épistolaire est assez fréquente. Ainsi que les dialogues qui permettent d’étaler des réflexions philosophiques. Ici, on parle de la nature humaine et de la nécessité, ou non, de sortir de ses limites, de vivre en société ou d’en être exclu, des rapports entre l’homme et la nature (voire la divinité), etc. Là aussi, les thèmes considérés sont typiques du romantisme.
Parmi ces thèmes, l’importance de l’éducation tient un rôle essentiel, spécialement dans le récit de la créature. L’éducation serait un moyen de s’émanciper, d’échapper à un enfermement dans une condition sociale, de passer du statut de créature à celui de personnage à part entière (lui permettant ainsi de tenir des discours et de raisonner).
D’ailleurs, tout le passage où la créature décrit son lent éveil à l’intellect, depuis les sensations les plus primaires jusqu’à la philosophie, est un des plus passionnants et exceptionnels du roman. C’est non seulement d’une grande intelligence et d’une profonde sensibilité, mais c’est là aussi une façon de reprendre un des thèmes de réflexion importants du romantisme. (Il est aussi intéressant de noter l’importance de la littérature dans ce processus d’éducation, puisque, presque littéralement, la créature apprend à lire dans Les Souffrances du jeune Werther).
Et, bien entendu, l’utilisation du mythe (ici celui de la création de l’homme, et le sous-titre du roman qui renvoie à la mythologie grecque) comme point d’appui pour une réflexion sur la nature humaine est un procédé typique également.
Est-ce à dire que Mary Shelley manque d’originalité ?
Non, bien entendu. L’histoire, que tout le monde connaît de nos jours (par des adaptations souvent loin d’être fidèles) est d’une originalité qui n’a d’égale que sa puissance évocatrice et symbolique.
Et puis, une fois de plus, l’intérêt n’est pas tant dans l’originalité du propos que dans sa mise en application littéraire. Frankenstein est remarquablement écrit et composé, en particulier dans son alternance entre scènes d’action, descriptions et évocations des émotions, d’autant plus que Mary Shelley parvient à une certaine concision qui renforce la puissance symbolique de son propos.
Ainsi, cette créature est quand même un des personnages les plus marquants de la littérature, la représentation magnifique d’une humanité damnée, maudite par son créateur, condamnée à l’errance et à la violence malgré ses tentatives de plaire à son Dieu. Cette créature, elle est un peu comme Cain, celui dont l’offrande fut rejetée et qui fut condamné à la damnation éternelle. Une image très sombre et brutale de l’humanité.
"Il fut un temps où j’espérais à tort rencontrer des êtres qui, pardonnant ce dont j’avais l’air, m’eussent aimé pour les excellentes qualités dont je pouvais faire montre. Je nourrissais de hautes pensées faites d’honneur et de dévouement. Mais, maintenant, le crime m’a ravalé plus bas que l’animal le plus vil. Il n’est point de faute, de méfait, de malignité, de catastrophe que l’on puisse comparer à celles que j’ai infligées. Quand je parcours l’effroyable catalogue de mes péchés, je ne puis croire que je suis cette même créature jadis habitée de vision sublimes et transcendantes qui me révélaient la beauté et la majesté du bien. C’est pourtant de cela qu’il s’agit : l’ange déchu devient un diable malfaisant. Pourtant, même cet ennemi de Dieu et de l’homme avait des amis et des complices dans sa désolation. Moi, je suis seul."
(traduction Alain Morvan, édition Folio SF, 2014)
Et l’horreur dans tout ça ?
Pour un public actuel, il est sans doute difficile d’admettre que Frankenstein soit un roman d’horreur. Pourtant, certaines scènes sont assez malsaines, en particulier lorsque Victor se met à la « fabrication » de sa créature. Des scènes, il est vrai, assez rares cependant : cela ne doit pas être la raison principale pour lire le roman, au risque de passer à côté de l’essentiel.
L’essentiel, c’est que Mary Shelley nous livre ici un texte romantique important, remarquablement écrit et construit, et un jalon dans la littérature mondiale.