De Frankenstein à sa Créature : itinéraire criminel en marge d’une société défaillante.

« Je désirais toujours connaître amour et amitié, et toujours l’on me repoussait. N’y avait-il pas là une injustice ? Faut-il que l’on me tienne pour le seul criminel, alors que toute l’humanité a péché à mon encontre ? (1) »

Près de Genève, la villa Diodati fut, au cours des quelques mois du pluvieux été 1816, le refuge inattendu où se confina la fine fleur de ce que la Grande-Bretagne avait pu alors produire d'esprits brillants et singuliers. C'est là, sur les berges du lac Léman, entourée du poète Percy Shelley, mais également de lord Byron et son médecin John William Polidori, que celle qui allait devenir Mary Shelley fit éclore le projet de ce qui serait l'un des récits les plus stupéfiants de son temps : Frankenstein ou le Prométhée moderne. Alors qu'elle n'avait pas encore vingt ans, la fille de l’anarchiste utilitariste William Godwin et de la « volcanique pionnière du féminisme (2) » Mary Wollstonecraft livre une synthèse des ravages de l’abandon et du rejet, anticipant, par le contraste des récits antagonistes de Victor Frankenstein et de sa Créature, la lutte toujours tenace entre deux visions irréconciliables de la nature innée ou acquise du phénomène criminel.


La Créature anonyme imaginée par Mary Shelley est l’archétype de « l’Autre », méprisée, ostracisée, et violemment stigmatisée par une société blottie dans une crainte de l’altérité qui se pare du manteau rassurant de l’orthodoxie. Alors qu’elle ne cherchait qu’à nouer un lien pour ne pas sombrer dans les abîmes d’une solitude dolente, à laquelle elle ne se résigne pas, elle fait du crime son ultime refuge dans sa géhenne et annihile toutes ses perspectives d’en revenir. En étant le contrepoint, Victor Frankenstein, bien entouré et promis à un avenir brillant, suit un parcours en miroir de celui de sa Créature. Elle ne souhaite rien tant qu’interrompre la cabbale universelle qui la poursuit où qu’elle aille. Lui, par sa déviance, s’enfonce dans la déréliction jusqu’à se placer volontairement en marge de la société sans en avoir été exclu, dès lors qu’il estime avoir péché à son encontre (3). Il envisage d’ailleurs qu’il serait chassé par eux – haï autant qu’il hait lui-même sa Créature – pour avoir violé les règles élémentaires de l’éthique et « lâché parmi eux un ennemi dont c’était la joie que de répandre leur sang et qui faisait ses délices de leurs gémissements (4) ».


S’il est aisé et rassurant d’envisager l’individu déviant comme un monstre qui n’aurait du genre humain que l’apparence, cette déshumanisation empêche d’admettre que tout individu (pour peu que les circonstances soient favorables et que son environnement l’y pousse) porte en lui les ferments du crime. Mary Shelley, en révélant les qualités toutes humaines de son monstre archétypal confrontées à la brutalité du genre humain qu’elle dépeint, renverse la perspective et questionne ainsi la nature même de l’humanité. Dans Frankenstein, « la transgression [...] côtoie le besoin de limites, la science fait face à l’irresponsabilité, la vie à la mort, l’amour à la haine (5) » ; autant de contradictions transcendées par l’oxymore de l’humanité d’un monstre, qui aurait pu n’avoir de monstrueux que son apparence si l’empreinte de la victimisation et du crime n’avaient pas laissée dans sa nature des séquelles indélébiles.


La Créature a donc été réduite au crime par la stigmatisation dont elle a fait l’objet, tandis que son créateur a été relégué à une vie marginale par ses transgressions. Quoique chacun des postulats initiaux soit crédible – la réaction sociale négative engendre le crime, ou le crime provoque une réaction sociale négative – Mary Shelley semble donner davantage de poids à la perspective de la Créature selon laquelle le criminel peut être envisagé comme un monstre, mais un monstre qui n’a été créé que par la faute de ceux qu’il blesse ensuite par vengeance (6).


À Percy Shelley de conclure :

« It is thus that, too often in society, those who are best qualified to be its benefactors and its ornaments, are branded by some accident with scorn, and changed, by neglect and solitude of heart, into a scourge and a curse (7). »

Notes :

(1) Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, trad. Alain Morvan (Paris : Gallimard, 2019), p. 325.

(2) Alain Morvan, Mary Shelley et Frankenstein : itinéraires romanesques (Paris : PUF, 2005), chap. I, « Naissance ».

(3) Mary Shelley, op. cit., p. 270.

(4) Ibid.

(5) Frédéric Worms, « Entretien avec Frédéric Worms » par Julien Bisson, Le 1 des libraires (24 mars 2022), p. 7.

(6) Marie Léger-St-Jean, « A Portrait of the Monster as Criminal, or the Criminal as Outcast », Romanticism and Victorianism on the Net, n° 62 (29 juillet 2014), § 57.

(7) M. A. Goldberg, « Moral and Myth in Mrs. Shelley’s “Frankenstein” », Keats-Shelley journal (1959), vol. 8, n° 1, p. 37.

Kyrah
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le 9 janv. 2026

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