La liberté à tout prix
Par les mots
Par le prodige des mots
Au risque de la poésie
Prendre l'élan de l'intime
L'éclair au front.
Dr Michel CROUZET, 20/01/2016
PARTAGE FORMEL, XXII
À l'âge d'homme j'ai vu s'élever et grandir sur le mur mitoyen de la vie et de la mort une échelle de plus en plus nue, investie d'un pouvoir d'évulsion unique : le rêve. Ses barreaux, à partir d'un certain progrès, ne soutenaient plus les lisses épargnants du sommeil. Après la brouillonne vacance de la profondeur injectée dont les figures chaotiques servirent de champ l'inquisition d'hommes bien doués mais incapables de toiser l'universalité du drame, voici que l'obscurité s'écarte et que VIVRE devient, sous la forme d'un âpre ascétisme allégorique, la conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous sentons profusément traversés mais que nous n'exprimons qu'incomplètement faute de loyauté, de discernement cruel et de persévérance.
Compagnons pathétiques qui murmurent à peine, allez la lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chante dans vos os. Développez votre étrangeté légitime.
PARTAGE FORMEL, XXX
Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir.
FEUILLETS D'HYPNOS, 155
J'aime ces êtres tellement épris de ce que leur cœur imagine la liberté qu'ils s'immolent pour éviter au peu de liberté de mourir. Merveilleux mérite du peuple. (Le libre arbitre n'existerait pas. L'être se définirait par rapport à ses cellules, à son hérédité, à la course brève ou prolongée de son destin... Cependant il existe entre tout cela et l'Homme une enclave d'inattendus et de métamorphoses dont il faut défendre l'accès et assurer le maintien.)
FEUILLETS D'HYPNOS, 156
Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l'univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente.
FEUILLETS D'HYPNOS, 157
Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort de Robert G. (Emile Cavagni), tué dans une embuscade à Forcalquier dimanche. Les Allemands m’enlèvent mon meilleur frère d’action, celui dont le coup de pouce pouvait faire dévier les catastrophes, dont la présence ponctuelle avait une portée déterminante sur les défaillances possibles de chacun. Homme sans culture théorique mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau fixe, son diagnostic était sans défaut. Son comportement était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux, il menait ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence. Il portait ses quarante-cinq ans verticalement, tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesanteur inutile. Inébranlablement.
FEUILLETS D'HYPNOS, 170
Les rares moments de liberté sont ceux durant lesquels l'inconscient se fait conscient et le conscient néant (ou verger fou).
FEUILLETS D'HYPNOS, 233
Considère sans en être affecté que ce que le mal pique le plus volontiers ce sont les cibles non averties dont il a pu s'approcher à loisir. Ce que tu as appris des hommes - Leur revirements incohérents, leurs humeurs inguérissables, leur goût du fracas, leur subjectivité d'arlequin - doit t'inciter, une fois l'action consommée, à ne pas t'attarder trop sur les lieux de vos rapports.
FEUILLETS D'HYPNOS, 233
"Mon corps était plus immense que la terre et je n'en connaissais qu'une toute petite parcelle. J'accueille des promesses de félicité si innombrables, du fond de mon âme, que je te supplie de garder pour nous seuls ton nom."
FEUILLETS D'HYPNOS, 237
Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.
LA ROSE DE CHÊNE
Chacune des lettres qui composent ton nom, ô Beauté, au tableau d'honneur des supplices, épouse la plane simplicité du soleil, s'inscrit dans la phrase géante qui barre le ciel, et s'associe l'homme acharné à tromper son destin avec son contraire indomptable: l'espérance.
ARGUMENT
Les hommes d'aujourd'hui veulent que le poème soit à l'image de leur vie, faite de si peu d'égards, de si peu d'espace et brûlée d'intolérance.
Parce qu'il ne leur est plus loisible d'agir suprêmement, dans cette préoccupation fatale de se détruire par son semblable, parce que leur inerte richesse les freine et les enchaîne, les hommes d'aujourd'hui, l'instinct affaibli, perdent, tout en se gardant vivants, jusqu'à la poussière de leur nom. Né de l'appel du devenir et de l'angoisse de la rétention, le poème, s'élevant de son puits de boue et d'étoiles, témoignera presque silencieusement, qu'il n'était rien en lui qui n'existât vraiment ailleurs, dans ce rebelle et solitaire monde des contradictions.
JACQUEMARD ET JULIA
[...] L'inextinguible sécheresse s'écoule. L'homme est un étranger pour l'aurore. Cependant, à la poursuite de la vie qui ne peut être encore imaginée, il y a des volontés qui frémissent, des murmures qui vont s'affronter et des enfants sains et saufs qui découvrent.
MARTHE
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre coeur pour limiter sa mémoire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
À LA SANTÉ DU SERPENT, VI
Produit ce que la connaissance veut garder secret, la connaissance aux cent passages.
À LA SANTÉ DU SERPENT, VII
Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.
À LA SANTÉ DU SERPENT, VII
Combien durera ce manque de l'homme mourrant au centre de la création parce que la création l'a congédié ?
À LA SANTÉ DU SERPENT, X
Tu es dans ton essence constamment poète, constamment au zénith de ton amour, constamment avide de vérité et de justice. C'est sans doute un mal nécessaire que tu ne puisse l'être assidûment dans ta conscience.
CHANSON DU VELOURS À CÔTES
Le jour disait : « Tout ce qui peine m’accompagne, s’attache à moi, se veut heureux. Témoins de ma comédie, retenez mon pied joyeux. J’appréhende midi et sa flèche méritée. Il n’est de grâce à quérir pour prévaloir à ses yeux. Si ma disparition sonne votre élargissement, les eaux froides de l’été ne recevront que mieux. »La nuit disait : « Ceux qui m’offensent meurent jeunes. Comment ne pas les aimer? Prairie de tous mes instants, ils ne peuvent me fouler. Leur voyage est mon voyage et je reste obscurité. »Il était entre les deux un mal qui les déchirait. Le vent allait de l’un à l’autre; le vent ou rien, les pans de la rude étoffe et l’avalanche des montagnes, ou rien.
[Le météore du 13 août]
À la seconde où tu m'apparus, mon cœur eut tout le ciel pour l'éclairer. Il fut midi à mon poème. Je sus que l'angoisse dormait.
[Novae]
L'optimisme des philosophies ne nous est plus suffisant.
La lumière du rocher abrite un arbre majeur. Nous nous avançons vers sa visibilité.
Toujours plus larges fiançailles des regards. La tragédie qui s'élabore jouira même de nos limites.
Le danger nous ôtait toute mélancolie. Nous parlions sans nous regarder. Le temps nous tenait unis. La mort nous évitait.
Alouettes de la nuit, étoiles qui tournoyez aux sources de l'abandon, soyez progrès aux fronts qui dorment.
J'ai sauté de mon lit bordé d'aubépines. Pieds nus, je parle aux enfants.