Gagner la guerre est un livre, sous couvert d'une histoire mêlant fantasy et polar hardboil, qui questionne. Qui, en tout cas, m'a fait me questionner. Car, tout comme "La mort est mon métier" ou "Voyage au bout de la nuit", Gagner la Guerre est le récit d'une personne abjecte mais passionnante. Le genre de roman qui, une fois fini, on pose à côté de soi et on se demande : mais qu'est-ce que je viens de lire ?


Avant toute chose, répondons à la question qui à du vous pousser à lire ces lignes. Gagner la Guerre est-il un bon roman ? La question est ambitieuse, et y répondre serait clairement arrogant de ma part. Conseillerais-je de le lire ? La réponse est oui. Qu'on adore ou qu'on soit choqué par ce livre, Gagner la Guerre n'est pas un roman qui ne laisse pas indifférent. La formule est banale, mais tout à fait pertinente ici.


Mais attention ... Attention à Benvenuto.


Avant tout parlons du style.
Le roman s'ouvre sur la mer et tout ce qu'elle offre : c'est beau, c'est tumultueux, ça fait rêver mais sans être habitué, le mal de mer, ça fait vomir. Et bien le style de Jaworski, riche et extrêmement travaillé, procure les mêmes sensations. Il revient souvent dans les critiques de ce livre que le style est soit génial, riche et fluide, soit nauséabond, prétentieux et lourd. Il est, pour ma part, les deux à la fois. Le style reste le même que ce soit pour décrire le palais curial, siège du pouvoir de la bi-centenaire et tout puissante République de Ciudalia, ou que ce soit pour narrer un voyage en pleine campagne, pauvre et misérable. La plume de Jean-Philippe Jaworski c'est comme la mer : c'est beau, ça fait rêver mais au bout de 700 pages d'horreurs, c'est trop et ça fait vomir. Et c'est peut être le but rechercher.


Car qu'est-ce que Gagner la Guerre si ce n'est le récit de Benvenuto Gesufal, un tueur à gages, violent, raciste, misogyne, homophobe. Il veut nous raconter son histoire, il veut qu'on l'écoute, il veut qu'on reste avec lui malgré les horreurs qu'il fait, malgré ce qu'il pense, malgré ce qu'il dit. Alors forcément il nous appâte, il nous en met plein la vue, il met du "style" partout. Parfois, souvent, ça marche, et on le suit avec plaisir, même dans les pires horreurs. Parfois, souvent, ça ne prend pas, et on se dit qu'on écoute un sacré voleur de poules. Mais si seulement on lisait le récit d'un simple voleur de poules à la Serge le Mytho ...
Car le véritable côté nauséeux, une fois les charmes de Benvenuto tombés, ne vient pas fondamentalement du style, qu'on aime ou qu'on n'aime pas cette orgie littéraire, mais provient véritablement du fond. Benvenuto Gesufal est une ordure, une vraie. Personnage en nuances de gris, héro faillible et attachant, un personnage humain ... Non. Y a-t-il acte fondamentalement bon, désintéressé et sincère de Gesufal parmi cette 700 pages de roman ? Une moindre lueur d'espoir dans ce personnage ? Penser cela de lui montre bien la véritable réussite du roman de Jaworski : il va endormir notre morale, tourner notre empathie vers la mauvaise personne, et on va suivre avec plaisir les aventures d'un beau parleur. Mais d'un beau parleur qui frappe, qui tue, qui viole. Et pourtant, ça marche.


Ça marche par que comme tout personnage abjecte Benvenuto a une histoire complexe : une enfance difficile dans les rues de la capitale, la violence qui lui permet de sortir de sa condition. Un homme puissant va lui voler sa mère et un autre va devenir un père de remplacement. Et pour ne rien arranger, un syndrome de stress post-traumatique après les ravages de la guerre ... Et on aime l'écouter parce que Benvenuto n'est pas juste une brute épaisse. C'est une brute subtile, cultivée et pleine d'esprit et d'humour, avec le sens de la tournure. Et ça marche parce qu'il évolue dans un monde où finalement, par rapport aux autres, on se dit qu'il n'est pas si horrible. Mention spéciale à Léonide Ducatore, premier magistrat de la ville, à côté de qui Vito Corleone c'est Gandhi et Machiavel c'est Jon Snow. Une ordure, une de plus mais pourtant une ordure qui, tout comme le héro, on trouve le trouve génial et dont on chercherai l'approbation.


Et ça marche parce que Gagner la Guerre est un bon roman de Fantasy : un monde réussi, des personnages complexes, une histoire qui tient en haleine. Mais par contre, on suit le récit d'un salaud qui cherche à nous amadouer sans même se rendre compte de toutes les horreurs qu'il commet. Et ça, ça peut repousser certaines personnes. Pour ma part j'ai beaucoup aimé la liberté que nous laisse Jean-Philippe Jaworski. Jamais au cours du roman un personnage viendra nous aider à réfléchir sur les actions de Benvenuto, jamais au cours des 700 pages un indice, un personnage, viendra nous faire réfléchir sur les actions du héro. Ce livre banalise la violence, sous toutes ses formes, car elle est banale aux yeux du héro. Mais prenez garde, car Benvenuto est est très fort. Et si on ne prend par garde, il nous aura et on finira par penser "Alala ... Quel héro ce Benvenuto ! ".


Le dernier acte est pour moi symptomatique. De prime abord on assiste à la situation classique de fin de Fantasy. Tout semble perdu. Benvenuto, armé de son seul courage et de son épée, terrasse les méchants qui cherchaient sa perte depuis le début et sauve la demoiselle. Mais au fond, à quoi assiste-t-on ? Une famille est massacrée parce qu'elle tentait de mener devant la justice les meurtriers d'un de leur enfant. Et nous, lecteur, on applaudit ...


En définitive, Gagner la Guerre est soit nauséabond soit génial. Il est nauséabond si on considère que rien de tout cela n'est volontaire de la part de l'auteur. Que tout comme un lecteur peu attentif, il s'est lui même laissé embobiné par son propre caractère. Que finalement, Clarissima elle l'a bien cherché. Il est génial si on considère que Jean-Philippe Jaworski, en plus de nous livrer un roman exaltant, chercher à nous faire nous interroger sur la violence et sa représentation dans les œuvres de fiction. A vous de choisir, mais le pire reste de ne pas s'interroger.

LeRocherIvre
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le 26 avr. 2020

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