Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région à forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Et c'est là-bas, sur plusieurs années qui marquent le déclin de la Yougoslavie, que se déroulent les aventures extraordinaires de Gens sans tombe, un roman bien plus divertissant que ce que son titre pourrait laisser penser. Non qu'il n'y ait pas de morts, il y en a même beaucoup, mais l'auteur, à l'instar d'un Emir Kusturica, fait montre de beaucoup de fantaisie et maîtrise l'absurde à la perfection dans un récit qui possède une forme d'ataraxie, dans les mots de son narrateur, nommé Semir Numić. Pour commencer, Semir revient sur la folle cavale de son géniteur, lequel est devenu l'ennemi public numéro un, après avoir trucidé un certain nombre de personnes liées de près, et parfois de loin, à son union avortée avec sa promise. La traque du criminel occupe un bon tiers du livre, mais celui-ci ne va perdre ni son rythme ni son intérêt, une fois l'affaire réglée. C'est que, outre ce bon Semir, il y a foison de personnages pittoresques et extravagants dans Gens sans tombe. Et notre héros grandit dans un drôle d'environnement, avec une tante également meurtrière, un oncle sous médicaments, tout en s'intéressant à des disciplines aussi diverses que le football, la boxe, le lancer de javelot ou encore la poésie et l'élevage d'autruches. Le roman ne se contente pas pour autant d'une avalanche de péripéties, il prend son temps pour respirer et philosopher, avec un brin de fatalisme et un grand stoïcisme devant les aléas de l'existence. Taillé à la Serbe, mais nullement dans le sens de fruste et grossier, plutôt avec une humanité et une ironie pleinement slaves.