Incontournable Roman Janvier 2026
Ayant déjà pu apprécié la jolie plume et les univers magiques créatifs de l'autrice canadienne Heather Fawcett, lui découvrir une réécriture magique d'Anne, la maison aux pignons verts, ça me semble une évidence. Qui de mieux placer? Alliant les thèmes centraux de la série devenue un classique de la littérature jeunesse canadienne anglaise à la richesse d'un monde d'une grande beauté où beigne une magie naturelle très organique, Grace et le sortilège inachevé ne peut que finir dans nos incontournables.
La tête remplie d'une imagination fertile et l'âme régulièrement troublée de spasmes existentialistes quelques peu dramatiques, Grace semble être une pièce de théâtre à elle seule. Cette jeune fille orpheline, qui préfère croire ses parents coincés quelque part dans le monde plutôt que d'admettre sa solitude définitive, se cherche une famille. Pas n'importe laquelle: Une famille capable de composer avec cette tare difficile à cacher qu'est son talent pour la magie. Donc, en toute logique, il lui faut trouver un foyer de sorcière. Fuyant cet orphelinat qui ne peut rien lui apporter sinon l'éternel ennui et aucune perceptive d'avenir, Grace parvient à trouver la maison d'une sorcière sur la magnifique Île-du-Prince-Édouard, près du village Brook-By-The-Sea. Elle s'émeut de cette jolie maison entourée de son bucolique jardin, qu'elle espère pouvoir en faire son foyer. L'ennui, c'est que la sorcière a plus envie de la faire cuire dans on four que de la prendre pour apprentie. Toutefois, Garce parvient à convaincre la sorcière morose de lui donner sa chance. Celle qu'on appelle "Madame Puddlestone" acceptera de la former si, et seulement si, Grace parvient a formuler tous les sortilèges contenus dans son grimoire. Il y en a cent...et demi.
Après avoir lu "Le chant des fantômes" et "Le secret des sorciers", je suis donc heureuse de retrouver les idées originales et les personnages colorés de cette autrice qui aime les tomes uniques. Elle a clairement un axe de traitement moderne sur les personnages féminins en particulier, je trouve, loin de se contenter des idiotes et des figures de parure. Ici, elle nous propose une Grace pas si éloignée de Anne Shirley, héroïne des pignons verts, avec son côté très dramatique, ses formulations poétiques parfois perchées, son sens de la mise en scène, sa propension à connaitre les clichés, mais moins les gens réels, ainsi que son intérêt tout particulier pour la nature de l'Île. Comme Anne, c'est un personnage rassembleur qui part de loin. D'abord maladroite socialement, elle gagne à être connue et papillonnent autour d'elle des filles très diversifiées. Surtout, si elle semble taper royalement sur la patience déjà minime de la Sorcière, elle semble peu à peu développer un lien avec elle. Rien de miraculeux, mais quand même, il y a une progression.
Grace est une enfant qui est en mal d'appartenir à quelque chose. Un foyer, une communauté, des amis. Elle veut connecter aux autres, elle cherche à faire parti d'un tout. Pour une orpheline aussi rêveuse qu'elle et doublée d'un talent pour la sorcellerie, elle est également un paradoxe en soi: Elle n'arrive jamais vraiment à être maléfique et mauvaise comme elle est convaincu que les sorcières sont parce qu'au fond, elle a une nature qui invite à la gentillesse. Elle semble donc souvent tergiverser entre son potentiel de "méchante sorcière" et son potentiel de "sorcière bienfaitrice".
Ce qui m'amène d'ailleurs à un constat que j'aime rappeler à propose des univers d'Heather Fawcett: Ce n'est pas la magie qui existe entre deux pôles contraires, mais bien les personnages qui utilisent la magie dans des sens contraires. Autrement dit, la magie "noire" et la magie "Blanche" n'existent pas avec cette autrice. Ici, c'est même plus une forme de magie verte, très organique, pas toujours simple à décoder aux premiers abords, mais c'est ce qui est chouette: il y a plein de façon de se l'approprier. Si Grace a une intuition favorable aux sorts, c'est souvent son interprétation personnelle ( ou celle de sa meilleure amie Sarreena), qui donne vie à son sort. Dans les autres univers, la magie se chante et la magie se plie, elle n'a donc pas d'intention néfaste ou bénéfique, elle dépend des usagers. Ce sont donc des mondes beaucoup plus nuancés que le traditionnel - et lassant - monde magique aussi binaire que manichéen. Et quand on voit Grace évoluer lentement durant cette année à courir après le temps, on constate que son chemin à elle tend vers la bienveillance et la guérison. Grace ne prend donc pas le même chemin que son mentor, qui a pris des décisions fort différentes.
La Sorcière a choisi une vie pour elle-même, où elle voyageait, apprenait et ne comptait pas mal que sur elle-même. Surtout, elle a vécu à un âge où la tolérance envers les femmes pratiquant la magie était très faible. Son parcours est donc différent de celui de Grace, qui n'aspire qu'à trouver sa place dans un monde douillet, chaleureux et bienveillant. Deux femmes, deux magies et donc, elles ont a apprendre l'une de l'autre. L'une arrive au crépuscule de sa vie, avec ses constats et ses regrets, alors que l'autre commence la sienne, pleine de questions et de doutes. Malgré très peu de choses en commun et une communication très différente, Grace et Madame Puddlestone parviendront à se comprendre un peu, sans forcément devenir de grandes amies. C'est étonnamment terre-à-terre comme façon de traiter une histoire jeunesse, car souvent, on a droit aux changements quasi trop beaux pour être crédibles, et c'est malheureusement souvent le cas. J'aime mieux de genre d'évolution-ci, marqué de victoires, mais sans changements draconiens. Après tout, la sorcière n'a pas que des regrets, elle a aussi eu le loisirs de faire des choix et elle les assume. Tout n'est donc pas à jeter sous prétexte que sa vie ait connu quelques points d'ombre. Elle qui n'est pas un personnage sympathique ne le devient pas beaucoup plus, et ça c'est rare. À croire qu'on veut toujours que les personnages deviennent tous gentils à la fin, mais c'est souvent irréaliste. Même son de cloche pour le traitement de Garce, qui reste la jeune préado théâtrale qui aime le drame qu'on découvre au début, mais elle évolue sur sa maturité, sur le sens de sa vie et sur la valeur qu'elle prête à ses choix.
La nature est magnifiquement dépeinte et je trouve les idées de sortilèges originales. Finit la bave de crapaud et les potions vertes, on a droit à toute sorte de pratiques qui ne sont pas sans rappeler certains éléments des guérisseurs et des shamans du temps de la colonie ( Nouvelle-France). Madame Fawcett fait intervenir l'importance des plantes, des espaces et des émotions. La magie requiert même de la ruse et de l'astuce. On est dans une magie dynamique et personnelle, loin des formules en latin et des consignes rigides. C'est vraiment intriguant.
J'aime également le soin apporté aux personnages secondaires, comme la très meneuse Sareena. Cette jeune fille, dont le papa est d'origine libanaise, sera la meilleure amie de Grace et apportera beaucoup à sa quête de sortilèges. S'ajoureront Rum le lutin, Daisy Puce, la soeur de Sarreena qui aime se prendre pour un être invisible, Patrick le nuage mélancolique qui aime la poésie que lui lit Grace, Priscilla, la fille un peu bourgeoise qui veut être amie avec tout le monde, Poppy, enfant qui fuit un foyer à la fois sévère et négligeant, Tissevent, le tout premier ami de Grace, qu'elle a recueillit étant bébé corbeau et qu'elle a doté par accident du don de parole. Il y a tout un éventail de personnages avec leurs enjeux et leur personnalité bien distincte, tous gravitant dans le nouvel orbite social de Grace.
Et il y a pleine de petits détails que j'ai trouvés drôles: la vache que Grace a accidentellement doté du don de produire de la crème glacée plutôt que du lait et que tous les personnages vont aimer manger. Il y a le sort autour de Rum, lutin de race, qui rend amnésique Sareena chaque fois qu'il apparait, ce qui se solde invariablement par une énième répétition de "Oui, Rum est un lutin". Il y a ces plantes magiques incroyables dont il ne faut pas juger l'apparence. Ce roman truffé de petits détails originaux me rappelle un peu l'univers du Château de Hurle de Diana Wayne Jones.
C'est un livre qui a une magie à travers la magie, celle de la nature et celle des gens, qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre. Il y est question de trouver sa place dans un monde qui ne semble pas conçu pour nous y accueillir à priori, où il faut alors s'inventer un espace où pousser sereinement. Il est question de la solidarité des filles et des enfants. Il est question également de surmonter des préjugés et d'assumer sa différence. Il est, enfin, question de guérison, celle des veilles meurtrissures du coeur et celle d' âmes qui craignent d'être seules.
Un beau roman captivant et poétique qui réconforte, interroge et surprend, dans un écrin de nature tout aussi étonnant.
Pour un lectorat intermédiaire à partir du 3e cycle primaire, 11-12 ans+
( Je pense que les 9-10 ans qui ont de très grandes compétences en lecture et compréhension de lecture peuvent s'y aventurer sans problèmes.)