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le 18 oct. 2020
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Publié sur L'Homme Qui Lit : Même en littérature, il y a des urgences, ou plutôt devrais-je parler d’impatiences, d’envies pressantes. C’est ce que j’ai vécu après un premier chapitre de ce roman...
Histoire du fils ou histoire des fils ? Car des fils, il y en a de nombreux dans ce pourtant court roman. Au point que le lecteur doit parfois s'accrocher pour ne pas perdre... le fil.
Il y a d'abord les trois fils Lachalme : les jumeaux Armand et Paul, Georges le benjamin. Armand, victime à 5 ans d'un terrible accident domestique, pèsera sur l'histoire familiale comme une malédiction. Georges deviendra médecin. Paul est celui dont l'autrice va narrer la lignée.
Résumons la filiation. Au lycée, l'infirmière Gabrielle Léoty jette son dévolu sur ce Paul Lachalme, adolescent qui rêvait d'explorer le mystérieux territoire féminin. Abandonnée enceinte par celui qui deviendra un brillant avocat doublé d'un homme à femmes, Gabrielle mettra au monde André, le fils principal du roman. Femme fantasque, anticonformiste, elle confiera André à sa sœur, bien plus dans les clous. Hélène et son mari Léon, n'ayant que des filles, feront le meilleur accueil à ce fils providentiel qui grandira choyé de toute part. Devenu adulte, il épouse Juliette, qui lui donne un fils, encore, Antoine. On suit tous ces personnages sur exactement un siècle, de 1908 à 2008, à travers douze journées présentées dans un ordre non chronologique, qui sont souvent des enterrements.
Rien que d'assez banal dans ces histoires. Ce qui ne l'est pas, c'est la langue de Marie-Hélène Lafon, qui possède cette chose rare et essentielle : un style. La langue, c'est le sujet principal de Marie-Hélène Lafon. Elle évoque ainsi souvent des tournures comme autant de caractéristiques de ses personnages. Les exemples abondent. Explorons chacun des fils.
Paul, l'ambitieux
Lycéen, Paul aurait voulu être mobilisé. Mais la guerre se termine. Page 26 :
Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n'avoir pas cessé, toute l'année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, dans son sillage, leur hâte d'en être (...), quitter cette honte molle de l'arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l'ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d'eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules (...)
Lorsqu'il atteint les seize ans, c'est trop tard : "On avait été rendu à son état d'enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d'honneur, il était trop tard pour tout (...)".
On reconnaît les grands stylistes à leur aptitude à varier le rythme. Certaines phrases très courtes atteignent ainsi leur cible, telle que celle-ci, page 29 : "Mourot patrouille dans les rangs, il ne sent pas bon."
Paul rêvait de s'appeler André puisque son instituteur, qui se nomme Michon (patronyme choisi en hommage à un autre grand styliste, adepte, lui aussi, des Vies minuscules ?), lui a révélé que ce prénom signifie "l'homme qui bande". Il faut dire qu'à seize ans, les hormones travaillaient rudement notre Paul, qui choisit une fois de plus ses mots. Page 35 :
Il ne voulait pas la douleur, il voulait la chair. Le mot sentait trop la messe ; il pensait et disait la viande, et parfois ses mains en tremblaient sous les draps.
Il se trouve qu'une Mademoiselle G. Léoty vient de succéder à Madame Brégançon à l'infirmerie. Celle-ci est savoureusement décrite, page 37 :
Des générations de lycéens avaient redouté l'expéditive Madame Brégançon, duègne massive et sans âge, engoncée [belle allitération] dans une blouse immaculée tendue sur ses formes affaissées et dissuasives [de nouveau]. (...) Mademoiselle G. Léoty lui succédait. Le nom, brodé sur la blouse, plut à Paul, même si l'initiale l'inquiétait un peu. Georgette, Gisèle, Gertrude, Gilberte, Ginette, il pataugeait dans le marigot des prénoms, mais le nom avait de l'élan, de la tenure, et vibrait d'une onction élégante qui faisait image.
Fort bien doté par la nature, Paul ne tarde pas à multiplier les conquêtes, chose qu'il cache à sa mère lorsqu'il est de retour au bercail. Page 88 :
Paul Lachalme sourit sous la couverture piquée et l'édredon pansu [joli]. Sa mère n'imagine pas sa vie et devine à peine sa passion des femmes. Par égard pour elle, il modère ses ardeurs pendant les trois semaines de ses séjours estivaux, se bornant à renouer furtivement, et pour l'hygiène [une expression bien machiste], avec une connaissance ancienne, accommodante et légère, quoiqu'un peu défraîchie [idem !], qui vit à Nice mais passe le mois d'août dans une propriété de famille au Vaysset [aux WC ? pour l'hygiène ?!] de Condat.
André, le bienheureux
Hélène et Léon trouvent tout naturel de prendre en charge André, vite surnommé Dadou, dans leur maison de Figeac. Sa mère restée à Paris, il ne la voit que deux fois par an, ce qui ne l'empêche pas de couler une enfance heureuse. A 10 ans, il aime l'école et fait preuve d'une sensibilité artistique. Description d'un platane, page 64 :
Le platane bruisse imperceptiblement dans la chaleur blanche de l'après-midi, comme s'il soupirait. André sent des dangers derrière le platane et ailleurs, il est pressé de devenir costaud mais il aime ce soupir du platane. A Hélène seulement il pourrait parler du soupir du platane, pas aux cousines qui se moqueraient et l'ont déjà surnommé Martine.
Contredisant l'étymologie de son prénom, André initie une révolution, celle des hommes qui échappent aux clichés virilistes.
Les années ont passé. "L'homme qui bande" aime d'abord Silvia, une femme rencontrée dans le maquis sous l'occupation allemande. Elle le choisit parce qu'elle lui rappelle son frère. Page 44 :
Il avait pensé, sans le dire, que c'était peut-être un critère discutable pour choisir un amant dans une troupe de mâles tous plus ou moins affamés et affûtés par le sentiment de vivre à la proue d'eux-mêmes. Cette femme, Silvia, disait ça, vivre à la proue, être affûté ; elle parlait souvent avec des images qui ne se comprenaient pas tout à fait du premier coup mais se plantaient dans l'os et y restaient.
Page 53, un mot de Silvia revient aussi à André : "Jusqu'à Juliette, les autres femmes ne lui avaient pas vraiment fait envie ; Silvia aurait dit qu'elles ne lui donnaient pas faim. Il avait dans l'oreille sa voix et sa façon de s'arranger avec les mots."
Puis vient Juliette. Avec elle, André va tenter de rencontrer son père à Paris, allant jusque devant sa porte. Il renoncera au dernier moment. Il ne découvre réellement Chanterelle, le "fortin" d'enfance de son père, qui "porte étrangement son nom de royaume suranné", qu'aux funérailles de Léon, en 1984. André découvre, seulement alors, les frères de ce père qu'il n'a jamais vu. Page 137 :
(...) Georges Lachalme, 1905-1983, un frère probablement ; et le plus récemment enfourné dans le caveau ; Hélène détestait les caveaux, leur bouche noire béante, leur orgueil vertical, et ce qu'elle y supposait de suintement gras, d'écoulements têtus et stagnants. (...) Armand Lachalme, 2 août 1903-28 avril 1908, un troisième garçon et une dynastie écornée.
Antoine, l'héritier
Le fils d'André largue les amarres : il s'installe aux Etats-Unis. Lui aussi va découvrir la terre de ses ancêtres, la riante Chanterelle, à l'occasion du décès de son père, en 2008, soit pile cent ans après la mort accidentelle du jeune Armand. L'occasion, une nouvelle fois, de remonter le temps. Armand, un autre Armand (fils de Georges), André, Amy (la femme d'Antoine), Antoine lui-même... et Antoinette, la bonne par qui le malheur arriva puisque c'est elle qui ébouillanta, par accident, l'enfant de 5 ans. On apprend qu'un médecin d'Allanches avait accouru à cheval, avant de solliciter le renfort d'un confrère d'Aurillac : Lafon s'est amusée à multiplier les noms en A. La boucle est bouclée, un nouvel avenir s'offre à la lignée, incarnée par l'éternelle Amérique - encore un A - , synonyme d'espoir.
Dilatation littéraire
Le roman regorge de trouvailles littéraires. Florilège. Page 95 : "(...) Léon pose des étagères à Cahors, chez Claire, dont le mari a des mains de beurre et ne planterait pas un clou sans se faire mal (...)". Page 103 : "Elle s'est levée, a quitté la fenêtre où sourd le crépuscule hâtif de janvier." Page 132, à la mort de Léon, s'agissant d'Hélène qui le découvre sans vie : "(...) elle avait mis du temps à comprendre, il était allongé près d'elle, à sa droite, et il était perdu, très loin, en allé, elle l'avait perdu." Page 145, à propos d'André : "Son corps d'homme regimbe, mais l'enfance résiste et la douleur a les dents longues." Page 149, au décès de Gabrielle, qui amène à son appartement parisien : "L'appartement sent l'absence confinée. Ils ont monté les trois étages d'un escalier amène, luisant de propreté."
Marie-Hélène Lafon insiste souvent sur les expressions choisies par ses personnages, pour les mettre en valeur. On en a déjà de nombreux exemples ci-dessus, en voici quelques autres. Page 153, pour décrire les lettres qu'envoyait Gabrielle à Hélène et Léon régulièrement : "(...) elle allait bien, elle embrassait tous et chacun et chacune, c'était sa formule, et elle signait Gaby, d'un jet fleuri et emberlificoté qui occupait le tiers de la feuille." Deux pages plus loin : "André pensa que sa mère s'était bien tenue et avait poussé l'efficacité, le mot d'Hélène lui venait naturellement, jusqu'à mourir au bon endroit." Page 168 : "(...) la correspondance croisée, Juliette aimait cette expression, des deux sœurs, était restée rue Bergandine (...).
On sent constamment cette attention au langage, en gourmet, qui est la littérature même. Marie-Hélène Lafon écrit toujours le même livre : il est question du monde rural et de son exode, à travers divers destins qui se déploient souvent sur plusieurs générations. Un unique canevas, obsessionnel comme souvent chez les grands artistes, qui se dilate sous l'effet d'une intensité toute littéraire. De A à A, certes, mais par quel éblouissant chemin !
Créée
le 4 mai 2026
Modifiée
le 12 mai 2026
Critique lue 7 fois
10
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