Incontournable Roman Juillet 2025
Anecdote pour la postérité ( la mienne surtout): "Ils arrivent" n'est jamais arrivé. Pour une raison ou pour une autre, son distributeur a du se dire qu'il n'aurait pas ses chances sur le sol américain ( comprendre ici le Canada), car lui et ses petits frère de la collection Petite poche ne faisait pas parti de l'office ( Les Nouveautés) pour le mois escompté. Qu'à cela ne tienne et merci à ma collègue aux achats, elle a pu nous les obtenir, mais leur sortie a donc été reportée jusqu'en juillet. Donc, "Ils arrivent" est enfin arrivé. Poétique, tout-de-même, et compte tenu de son texte et de son sujet, je suis heureuse de m'être battue pour l'avoir entre nos murs de librairie.
Comme le spécifie pour chaque livre de la collection, "Ils arrivent" fait parti de la fratrie "petite poche" aux éditions Thierry Magnier. Cette collection est composée de "micro-roman" plus petits encore que les romans en format poche, qui peuvent réellement se glisser dans une poche de pantalon, et proposent de très courtes histoires d'environ 45 pages contenant chacune quelques phrases tout au plus. J'affectionne cette collection pour plusieurs raisons:
1- Idéal pour les classes d'accueil, qui ont besoin de courtes histoires sans illustrations pour leur allophones en francisation, avec un vocabulaire accessible.
2- Intéressant pour les lecteurs avec défis, soit ceux et celles qui détestent lire ou ceux et celles pour qui c'est un défi de traitement ( Troubles DYS). La police n'est ps gigantesque, mais elle n'est pas petite et serrée.
3- Une bonne idée pour les périodes de lecture courtes, les biblio-classes qui ont besoin de plusieurs livres à petit budget ( 6.95$ canadiens chaque).
4- Contiennent de plusieurs genres littéraires entre 6 et 12 ans ( lectorat intermédiaire) généralement universelles sur leurs thèmes, parfait pour adapter les jeunes comme les plus vieux.
Dans ce roman, il sera question d'un jeune garçon. Ce dernier, on le devine, est sensible à ce qui se passe autour de lui, en témoigne sa capacité à lire le visage de son père. Ce dernier est soucieux. Pour ce garçon, voir son modèle de courage se montrer vulnérable et aussi fataliste face à une inévitable "invasion" a de quoi déstabiliser. Surtout, les informations au sujet de ces envahisseurs sont parcellaires et peu précises. Ce qui semblait relever de l'invasion d'extraterrestres au début se précise pour devenir une invasion de "tueurs, de voleurs, de gens qui vont voler nos jobs, qu'ils sont affamés, sans pitié, qu'ils n'ont aucune limites, qu'ils croient en un autre Dieu". Bref, qu'ils sont une menace. Une menace qui va les remplacer. L'enfant devient anxieux, il cherche des réponses que ses parents refusent de lui donner, minimisant l'impact de leurs mots sur sa construction de ce "Eux" qui plane sur leurs tête comme une épée de Damoclès. Cet enfant qui pense que leur monde va éclater dès lors qu'ils entreront chez eux, dans leur pays.
Le sang nous glace quand on comprend, au fil des lignes, que ces propos radicaux concernent des gens, des immigrants. Le degré de désinformation et la haine qui se dégage des propose des adultes a de quoi rendre mal à l'aise. Mais imaginer ce que ça doit être pour un enfant qui ne comprend même pas de quoi il retourne doit être une expérience encore pus traumatisante. Éric Pessan nous invite dans la tête de l'un de ces enfants.
Toutefois, ce jeune garçon choisi de faire les choses autrement. Il constate que ces "autres" qui sont arrivés dans leur ville sont des familles. Il fait le constat que ces femmes pourraient être sa mère et que ces enfants pourraient être lui ou sa précieuse petite sœur. Il choisi de prendre le pain qu'il est aller chercher avec sa mère, pour aller à la rencontre de cette madame fatiguée, assise dans une rue avec les autres réfugiés, et qui avait une petite fille de l'âge de sa petite soeur. Et il lui a donné le pain.
Trois choses, donc. La première, je trouve très astucieuse la construction du récit. Monsieur Pessan a choisi de nous montrer de l'intérieur l'exposition d'un enfant à la haine et à l'intolérance, mais plus que tout à la désinformation de ses parents et de sa communauté. Avec son imagination d'enfant, il n'a pas été difficile pour ce garçon de tendre vers des hypothèses farfelues, de l'invasion d'aliens aux envahisseurs armés. Et il n'a pas été difficile de croire aux propose entendus, alors quand les mots "voleurs", "bandits" ou "menteurs" se sont ajoutés au discours du père, il les a intégrés au sien par la suite. Puis, on navigue dans cette espèce de paranoïa collective dans laquelle gonflait des rumeurs de plus en plus teintées de drame et d'exagérations éhontées. Les généralisations abusives ont suivis. Puis les idées radicales. Certains propos que j'ai pu lire sont même si fantasques que j'estime y trouver du complotisme, comme par exemple le père qui a dit que "le président a de l'eau dans les veines" et que "les journalistes n'osent pas tout révéler". Tout cela a fait germer au sein de la population un ressentiment et un cynisme toxique, dirigé vers une population qui n'était même pas encore là pour se défendre. La peur de l'inconnu devient colère. La colère devient haine. Et on sait que la haine tend vers les violences.
Deuxièmement, je n'ai pas pu m'empêcher de trouver le climat familial de ce petit garçon malsain et sexiste sur les bords. On devine sans peine un père qui domine les autres membres de sa famille, en "bon" chef. La mère me semble effacée et soumise aux paroles de son époux, femme au foyer qui ne s'informe pas des actualités. Mais surtout, je lis que le père est tellement embourbés dans ses conneries qu'il se montre sec avec son fils et qu'il n'estime pas devoir lui expliquer ses propos pourtant très graves. Il faut même déplacer sa petite fille encore bébé parce qu'elle le dérange de rire, alors que monsieur écoute les nouvelles. Bref, notre narrateur est dans un bien étrange monde dénué de chaleur et d'humanité.
Troisièmement, il faut parler de la capacité à faire des choix. Ce garçon, qui avait pourtant un terreau fertile mêlant fausse nouvelles et complotisme pour y adhérer lui aussi. Ses amis avaient des discours déshumanisant, les voisins ont même saboter une tentative d'accueil de la part d'une personne aux idées différentes, la qualifiant de "folle". Et pourtant, il a choisi de briser les "trois règles d'or" auxquels il est tenu d’obéir: 1- Ne jamais changer d'itinéraire, 2- Regarder à droite et à gauche avant de traverser les passages piétons, 3-Ne pas parler aux inconnus. Et il a braver les trois règles pour apporter un panier de pains en disant "bonjour" à cette madame assise avec son bébé.
Bon, évidemment, ce n'était peut-être pas prudent de traverser une rue sans regarder sa droite et sa gauche, mais cela mit à part, quel revirement! Que c'est-il passé dans la tête de ce jeune coco? Je ne peux qu'hypothétiser, mais je pense qu'il a surtout réaliser enfin de quoi il retournait. Plutôt que des envahisseurs à la mine patibulaire armés de couteaux pour tous les tuer, il a fait face à la réalité: Ce sont des gens, des familles en plus. Des réfugiés qui ont visiblement faim, sont épuisés d'un long voyage, victimes d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie et qu'ils ont subit. Ils ne sont ni en train de voler ou d'invectiver qui que ce soit. Ils attendent. Ce que cet enfant a vu, c'est un reflet de sa famille, une maman avec sa fille. Et comme il a bon coeur et comme il est innocent, il a tout simplement fait un geste bienveillant, tel que l'inspire généralement la compassion. Et c'est ça la clé, je pense. Quand on comprend les enjeux derrière ces gens déplacés, quand on n'oublie pas de mettre une humanité dans cette souffrance et qu'on évite le piège des gros insécures ignares, qui manifeste leur peur viscérale et leur compréhension limité à de grosses généralisations simplistes et xénophobe, il reste la compassion. C'est de cette compassion que nous manquant, je trouve, dans nos sociétés modernes. Et plus ironique encore, on oublie que nos ancêtres aussi, ont été des déplacés quelque part dans leur filiation, souvent pour des raisons de conflit, de situation économique précaire ou victimes de discriminations importantes.
ce petit récit est une histoire en accéléré d'un monde qui se sent menacé, mais dont l'escalade vers la haine tient plus des perceptions que de la réalité. Oui, il y a des gens menaçants, mais il y en a autant au sein même d'une société que ceux venus d'ailleurs. C'est une terrible exagération que de qualifier les immigrants de voleurs, de menteurs et de bandits. Malheureusement, cela sert le discours de personnes toxiques et acculturées en recherche de pouvoir et de contrôle, tels des gourous. Je pense à tout ces complotistes d'Internet tous plus paranoïaques et insécures les uns que les autres, trop ignorants et socialement limités pour ne serait-ce s’intéresser aux réels enjeux derrière les phénomènes migratoires. Et tout aussi tristement, moult citoyens ordinaires font de même. Pour citer un personnage que j'ai croisé récemment dans le roman "Au Nord de l'impossible": "Tu sais, Jérôme, dans la vie, il y a ce qui est vrai, pis il y a ce qui est cru. Pis ben souvent, le monde en a juste rien à faire de ce qui est vrai. Ils vont préférer ce qu'ils croient." Et c'est exactement ce qui arrive dans ce petit roman. Une bande de gars qui "croient" qu'ils savent de quoi ils parlent et ils ne tolèrent pas les gens qui osent les contredire. C'est très dangereux dans une démocratie. Tous les gens ont le droit à leur opinion, mais du moment qu'une minorité haineuse s'arrogent le droit de dire aux autres ce qu'ils doivent "croire", plutôt que de faire un débat sur la question, on parle carrément de dérive sociale. Gueuler fort et avoir l'air convaincu ne signifie pas "avoir raison". Nous en avons un navrant exemple avec le bouffon actuel à la maison Blanche.
Alors, voir ce jeune garçon faire "ce qui est juste" et non ce qui "est attendu et permis", à de quoi faire sourire. Et je le réitère: L'espoir est dans notre jeunesse, pour un peu qu'elle soit critique, qu'elle pense librement et qu'elle soit éduquée. Et ça non plus ce n'est pas garanti ces temps-ci, à l'heure où certains pays dits "démocratiques" censurent allègrement. Porteur de sensibilité, de compassion et de générosité, ce petit garçon est pour moi le symbole et la preuve que l'empathie est la seule option viable pour tendre vers la paix entre les nations. Ça et la compréhension, qui relève de l’éducation et qui est bien plus facile à acquérir avec une bonne dose d'empathie. Je peux sonner idéaliste, mais il faut continuer d'y croire. Autrement, nous aussi, on va finir par dire avec terreur et fatalisme: "Ils arrivent".
Pour le choix du lectorat, je pense que nous pouvons traiter de cet enjeu avec les jeunes du niveau primaire, surtout les 10-12 ans, qui auront une meilleure compréhension des enjeux émotionnels et informatifs du récit. On parle bien des guerres mondiales avec les 10-12 ans, il me semble que le sujet de l'immigration perçue comme une menace est encore plus d'actualité. Par ailleurs, il n'est jamais trop tôt pour parler du fanatisme haineux, autant commencer avec les plus vieux de l'école primaire. Je précise également que la haine a tôt fait de se propager, même chez nos jeunes préados et ça, tristement, je le constate chez moi également, dans le Grand Montréal. Les profs du primaire pourraient vous en parler.
Bref, un roman à mettre de toute urgence partout où il peut faire du bien, des écoles aux maisons, des biblios aux clubs de lecture.
Pour un lectorat à partir du 3e cycle primaire 10-12 ans+