Imperium
7.7
Imperium

livre de Robert Harris ()

Rome est un idéal. Rome est la plus haute incarnation de la liberté et de la loi

Là où l’œuvre de Yourcenar est une longue méditation poétique, celle d’Harris s’inscrit résolument dans l’action. C’est un roman qui vous attrape par les épaules pour ne plus vous lâcher ; qui vous plonge dans les procès et les intrigues politiques d’un avocat brillant, dont on espère suivre l’ascension jusqu’à la plus haute marche du pouvoir.


On croit d’abord lire le récit d’une ascension politique. En réalité, Imperium est surtout un roman sur la désillusion.


À travers le regard admiratif de Tiron pour son maître, le lecteur se retrouve du côté de Cicéron, contre vents et marées. Et il a tout pour plaire, cet homo novus : brillant orateur, travailleur acharné, il ne doit son ascension ni à une illustre naissance ni à une longue tradition familiale, mais à son talent (et, tout de même, un peu à l’argent de son épouse). Lors de son premier grand procès, celui qui le propulsera au rang de premier avocat de Rome, il prend la défense du peuple contre une aristocratie corrompue.


Qu’est-ce que le lecteur est enthousiaste, au début du roman ! Cicéron semble incarner un idéal de Rome, « la plus haute incarnation de la liberté et de la loi à laquelle l’homme ait pu parvenir dix mille ans après que nos ancêtres furent descendus des montagnes et eurent appris à vivre en communautés régies par des lois ».


Puis vient la désillusion. Le lecteur comprend progressivement qu’un tel homme ne peut peut-être pas accéder au pouvoir sans renoncer à ce qui faisait de lui ce qu’il était. Et ainsi, Cicéron renonce à son désir ardent de justice. La justice devient un terme qui se confond avec ses intérêts politiques. Et pourtant, malgré ces renoncements, quelque chose d’ambivalent demeure : le lecteur conserve son désir de voir Cicéron parvenir au pouvoir. On sait ce qu’il est en train de sacrifier, mais on espère encore que son accession au sommet permettra à ses idéaux de survivre. « Quelle autre sphère de l’activité humaine fait appel à ce qu’il y a de plus noble dans l’âme humaine, et à ce qu’il y a de plus vil ? »


Ce n’est donc pas un hasard si le roman se conclut sur l’interrogation de Cicéron quant au jugement de la postérité. Comment sera-t-il jugé par ceux qui viendront après lui ? Mais pour qu’un tel jugement puisse avoir lieu, encore faut-il qu’il ne soit pas oublié. Derrière le souci légitime de voir son œuvre appréciée à sa juste valeur apparaît ainsi une autre ambition : celle de laisser son nom dans l’Histoire, coûte que coûte.


En ce qui concerne la prose, ne vous attendez pas à du Yourcenar. À votre plus grand malheur (ou bonheur, si j’en crois certaines critiques), pas de méditations profondes, ni de métaphores si belles qu’elles vous tireraient des larmes. La plume de Harris est sobre, factuelle, avec néanmoins quelques jolis passages. Déambulant aux côtés de Cicéron dans la Rome républicaine, entre le temple de Castor et Pollux, le Champ de Mars et sa demeure sur l’Esquilin, nous croisons nombre de grands personnages de l’Histoire : Pompée, César, Servilia, Catilina, Crassus, pour ne citer qu’eux. Et force est de constater que cette période était une excellente cuvée.


Seul bémol : le fonctionnement de la République romaine reste parfois trop peu expliqué. À travers quelques remarques bien placées de Tiron, Harris nous glisse ici ou là que « les choses se passaient de telle ou telle sorte », mais cela risque de laisser un lecteur peu familier de la Rome antique avec quelques incertitudes. Le roman est donc plus immersif que pédagogique : l’action et le suspense n’en souffrent jamais.


Je crois pressentir que Robert Harris est de ces auteurs capables de rendre captivant presque n’importe quel sujet, de ces raconteurs d’histoires qui vous font tourner les pages avec frénésie. Il me rappelle, en un sens, Dan Brown, dont j’avais été fascinée par les premiers romans avant que la formule ne finisse par s’essouffler. Harris me paraît tout aussi efficace. Reste à voir si la suite de la trilogie saura entretenir mon enthousiasme.

Sashenkaa
8
Écrit par

Créée

il y a 3 jours

Critique lue 1 fois

Sashenkaa

Écrit par

Critique lue 1 fois

D'autres avis sur Imperium

Imperium

Imperium

8

BaguetteSèche

le 16 avr. 2013

Suivre

Imperial ? Peut être pas. Maitrîsé ? Certainement

Imperium est un bon bouquin, voilà, c'est dit. Maintenant rentrons dans les détails. De quoi parle Imperium ? Au cas où vous seriez trop fainéant pour chercher dans google: Imperium relate...

Imperium

Imperium

7

Daniel_Sandner

le 10 déc. 2024

Suivre

L'art du discours

Retour de lecture sur “Imperium” écrit par le journaliste et écrivain, auteur de thrillers, Robert Harris et publié en 2006. Cet auteur a écrit plusieurs romans historiques sur la Rome antique dont...

Imperium

Imperium

8

Sashenkaa

il y a 3 jours

Suivre

Rome est un idéal. Rome est la plus haute incarnation de la liberté et de la loi

Là où l’œuvre de Yourcenar est une longue méditation poétique, celle d’Harris s’inscrit résolument dans l’action. C’est un roman qui vous attrape par les épaules pour ne plus vous lâcher ; qui vous...

Du même critique

La Reine Margot

La Reine Margot

6

Sashenkaa

le 10 juil. 2018

Suivre

Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon

Romancer des faits et personnages historiques n’est pas chose aisée. Il y a toujours cette délicate relation avec la réalité ; ce jeu d’équilibriste auquel s’adonne l’auteur, mêlant fiction et faits...

L'Heure des prédateurs

L'Heure des prédateurs

5

Sashenkaa

le 12 oct. 2025

Suivre

Patchwork d'anecdotes et analyse superficielle

Je n’avais déjà pas particulièrement compris l’engouement phénoménal autour du « Mage du Kremlin » que j’avais néanmoins relativement apprécié ; « L’Heure des prédateurs » confirme que je ne suis pas...

Le Mythe de Sisyphe

Le Mythe de Sisyphe

8

Sashenkaa

le 17 avr. 2025

Suivre

La création, l'action, la noblesse humaine, reprendront alors leur place dans ce monde insensé

Pour un essai qui se veut accessible, je ne saurais dire si Le Mythe de Sisyphe atteint pleinement son objectif. Ce n’est pas tant un reproche que je ferais à Camus — dont la plume reste plus limpide...