Là où l’œuvre de Yourcenar est une longue méditation poétique, celle d’Harris s’inscrit résolument dans l’action. C’est un roman qui vous attrape par les épaules pour ne plus vous lâcher ; qui vous plonge dans les procès et les intrigues politiques d’un avocat brillant, dont on espère suivre l’ascension jusqu’à la plus haute marche du pouvoir.
On croit d’abord lire le récit d’une ascension politique. En réalité, Imperium est surtout un roman sur la désillusion.
À travers le regard admiratif de Tiron pour son maître, le lecteur se retrouve du côté de Cicéron, contre vents et marées. Et il a tout pour plaire, cet homo novus : brillant orateur, travailleur acharné, il ne doit son ascension ni à une illustre naissance ni à une longue tradition familiale, mais à son talent (et, tout de même, un peu à l’argent de son épouse). Lors de son premier grand procès, celui qui le propulsera au rang de premier avocat de Rome, il prend la défense du peuple contre une aristocratie corrompue.
Qu’est-ce que le lecteur est enthousiaste, au début du roman ! Cicéron semble incarner un idéal de Rome, « la plus haute incarnation de la liberté et de la loi à laquelle l’homme ait pu parvenir dix mille ans après que nos ancêtres furent descendus des montagnes et eurent appris à vivre en communautés régies par des lois ».
Puis vient la désillusion. Le lecteur comprend progressivement qu’un tel homme ne peut peut-être pas accéder au pouvoir sans renoncer à ce qui faisait de lui ce qu’il était. Et ainsi, Cicéron renonce à son désir ardent de justice. La justice devient un terme qui se confond avec ses intérêts politiques. Et pourtant, malgré ces renoncements, quelque chose d’ambivalent demeure : le lecteur conserve son désir de voir Cicéron parvenir au pouvoir. On sait ce qu’il est en train de sacrifier, mais on espère encore que son accession au sommet permettra à ses idéaux de survivre. « Quelle autre sphère de l’activité humaine fait appel à ce qu’il y a de plus noble dans l’âme humaine, et à ce qu’il y a de plus vil ? »
Ce n’est donc pas un hasard si le roman se conclut sur l’interrogation de Cicéron quant au jugement de la postérité. Comment sera-t-il jugé par ceux qui viendront après lui ? Mais pour qu’un tel jugement puisse avoir lieu, encore faut-il qu’il ne soit pas oublié. Derrière le souci légitime de voir son œuvre appréciée à sa juste valeur apparaît ainsi une autre ambition : celle de laisser son nom dans l’Histoire, coûte que coûte.
En ce qui concerne la prose, ne vous attendez pas à du Yourcenar. À votre plus grand malheur (ou bonheur, si j’en crois certaines critiques), pas de méditations profondes, ni de métaphores si belles qu’elles vous tireraient des larmes. La plume de Harris est sobre, factuelle, avec néanmoins quelques jolis passages. Déambulant aux côtés de Cicéron dans la Rome républicaine, entre le temple de Castor et Pollux, le Champ de Mars et sa demeure sur l’Esquilin, nous croisons nombre de grands personnages de l’Histoire : Pompée, César, Servilia, Catilina, Crassus, pour ne citer qu’eux. Et force est de constater que cette période était une excellente cuvée.
Seul bémol : le fonctionnement de la République romaine reste parfois trop peu expliqué. À travers quelques remarques bien placées de Tiron, Harris nous glisse ici ou là que « les choses se passaient de telle ou telle sorte », mais cela risque de laisser un lecteur peu familier de la Rome antique avec quelques incertitudes. Le roman est donc plus immersif que pédagogique : l’action et le suspense n’en souffrent jamais.
Je crois pressentir que Robert Harris est de ces auteurs capables de rendre captivant presque n’importe quel sujet, de ces raconteurs d’histoires qui vous font tourner les pages avec frénésie. Il me rappelle, en un sens, Dan Brown, dont j’avais été fascinée par les premiers romans avant que la formule ne finisse par s’essouffler. Harris me paraît tout aussi efficace. Reste à voir si la suite de la trilogie saura entretenir mon enthousiasme.