Le raisonnement qui se tient ici (et qui étonne par sa simplicité "enfantine") consiste à tenir la discrimination pour l'alpha et l’oméga des rapports sociaux. Il est donc tout naturel que nous prenions conscience de ce fléau qui frappe les enfants tout autant, sinon plus, que les autres catégories sociales victimes de la domination de l'homme blanc d'âge mur. "Désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose." D'abord prise de conscience puis changement de comportement : c'est limpide. Mais qu'est-ce que l'infantisme ? Un "ensemble de préjugés systématiques, de stéréotypes, envers les enfants et les adolescents." Car, dit Laelia : "Les individus et les sociétés ont tendance à maltraiter les enfants afin d’assouvir certains besoins à travers eux, de résoudre des conflits internes et de projeter hors d’eux-mêmes des angoisses, tout en affirmant leur statut dominant, par exemple, lorsque leur autorité leur apparaît remise en question." Le terme clé ici, c'est celui de préjugé. Un préjugé, c'est une opération de l'esprit, et une opération assez particulière puisqu'elle vise à constituer des objets "tout faits". C'est une accélération des circuits cognitifs qui permet de s'épargner les efforts de l'acte de pensée et ses inévitables difficultés. Mais à quoi ou à qui s'appliquent ces préjugés ? Et bien à des catégories sociales, à des groupes, dans la mesure où ces préjugés fabriquent en même temps qu'ils les désignent ces catégories ou ces groupes. Cela voudrait-il dire que les enfants sont une catégorie comme une autre ? Ben oui. Cela signifie surtout qu'au lieu de l'analyse scientifique précise et respectueuse attendue de lui, ce que produit un adulte la plupart du temps, lorsqu'il se permet de parler d'un enfant ou d'agir envers lui, ce sont des clichés, des préjugés, des stéréotypes. Par là, l'adulte maltraite l'enfant en ne se comportant pas avec lui comme il devrait le faire : en sociologue de gauche.
On pourrait tout à fait retourner l'argument et pointer le "daronisme" fondamental des enfants qui prennent leurs parents pour des vaches à lait, puis pour des tiroirs-caisse ; non contents de les harceler, ils les maltraitent de toutes les façons possibles (coups et insultes compris) jusqu'à parfois les obliger à se médicamenter pour éviter de commettre l'irréparable. Mais Laelia ne considère pas du tout cela. Elle considère que ce sont les parents qui ont le pouvoir, pas les enfants. À partir de là, et bien ce sont les enfants qui sont intéressants. Ce sont eux qui méritent l'attention, c'est vers eux qu'on se tournera pour trouver une cause à défendre et de vils oppresseurs à vilipender (tout parents soient-ils, et même bien intentionnés). Elle explique d'ailleurs dans son livre : "Pour ma part, c'est à l'âge de 7 ans que j'ai pris conscience de ma condition de citoyenne de seconde zone. Bien que mes parents n'aient exprimé aucune forme d'intérêt pour la campagne présidentielle de 1995, j'avais obtenu leur autorisation pour assister au débat télévisé entre Jacques Chirac et Lionel Jospin. À l'issue, je leur avais témoigné ma déception : aucun candidat n'avait parlé des enfants (...) Juste après le résultat de l'élection, je décidai d'écrire une lettre au nouveau président pour lui exprimer mon désarroi : les enfants étaient importants, pourquoi n'en avait-il pas parlé ? (...) Quelques jours plus tard, je reçus une carte standardisée, tout en lettres dorées sur papier gaufré, me remerciant des félicitations que je venais d'adresser au président. Mortifiée, je caressai longuement le papier, surprise par son épaisseur, et je suivis du bout des doigts le relief des lettres. Cela avait dû coûter cher ! Qui avait payé pour ce papier ? Personne n'avait lu ce que j'avais écrit, sinon ils auraient compris que je ne les félicitais pas. À 7 ans, je forgeai seule mes conclusions : 1) tant que je ne vote pas, je ne compte pas ; 2) les politiques n'écoutent pas les gens qui leur parlent et ne lisent pas leurs courriers ; 3) ils offrent de petits cadeaux aux gens pour leur donner l'impression qu'ils les considèrent ; 4) un mystère plane sur qui paie leurs dépenses, méfiance."
Ce témoignage intervient dans un chapitre consacré à la revendication du droit de vote dès la naissance. Par là on voit bien que Laelia assume jusqu'au bout son point de vue : l'enfance est une catégorie sociale opprimée "comme les autres", et il s'agit donc de l'aider à s'émanciper du pouvoir adulte. Il faut voir que son délire n'est pas du tout marginal. Il est partagé par une bonne frange de la communauté éducative et scientifique sensibilisée "sociologiquement" aux discours rétrogrades sur l'enfance et à la nécessité de "rééduquer" les parents : leur apprendre "ce que c'est qu'un enfant" (c'est-à-dire comment arrêter de s'en servir pour commencer à le servir, dans l'optique politique adoptée par Laelia à ses 7 ans). En témoigne un épisode récent de Questions du soir consacré aux violences éducatives ordinaires (Fessées, cris, humiliations : pourquoi les violences éducatives persistent-elles ?). Les trois intervenants (une historienne, un médecin, président de Stop VEO et Lolita Rivé, l'enseignante podcasteuse) expliquent que ça n'est pas bien de taper les enfants : ça leur fait mal, et puis ça n'est pas anodin. Ça laisse des traces, des traces psychologiques qui vont rester, créer des traumatismes durables, à vie. "C'est une rupture du lien de confiance en fait, avec les gens qui s'occupent de nous (sic). C'est-à-dire que nos parents, c'est censé être les gens qui nous aiment le plus au monde, qui nous protègent. Et d'un coup, ces gens-là (re-sic) changent de visage et deviennent ceux qui nous font du mal." (Lolita Rivé)
On voit par là que pour Lolita comme pour Laelia, l'histoire s'est arrêtée à l'enfance. Même si elles ont grandi (injustice sociale majeure), et bien que les années d'apprentissage de la sociologie leur aient donné les armes épistémiques permettant de dénoncer ce scandale de l'adultisme, ça n'est certainement pas à des adultes qu'elles s'identifient. Par ailleurs "ces gens-là" révèle l'extraordinaire mise à distance nécessaire à ce discours du progressisme social, discours qui se donne à entendre d'une façon toujours plus décalée et absurde dans un espace médiatique et social radicalement clivé. Derrière l'empathie ou la sympathie envers les enfants, il y a une indifférence totale pour la catégorie en regard (ici les adultes, mais ça marche aussi avec les hommes dans le féminisme). Et comme il s'agit d'un discours à prétention "scientifique", la démonstration a un caractère abstrait et fragmentaire, comme s'il s'agissait d'une équation sur un tableau noir. Mais une fois la démonstration effectuée, une fois dénombrées les injustices, les maux divers et les conséquences calamiteuses qui s'ensuivent, qu'en reste-t-il ? Et bien exactement, comme en maths, une belle démonstration qui n'a strictement aucune utilité sur le plan pratique. Comment pourrait-elle se prévaloir, cette mathématique sociale, d'un effet quelconque, elle qui ne cherche qu'à mettre le réel en découpe pour lui donner une existence autonome – un peu comme un planaire qu'on divise pour le voir reconstituer un nouvel individu à partir d'un de ses fragments ? Ah mais, pardon, elle a bien un effet, c'est un effet autodestructeur, un effet "inepte", qui révèle son inanité et renforce, du côté de ce réel dont elle s'écarte, et dans une démonstration qu'on pourrait dire symétrique mais bien plus "convaincante" – c'est-à-dire effrayante –, les phénomènes et logiques de domination qu'elle s'attache à dénoncer.
L''idéal autodestructeur à l'œuvre dans le délire de Laelia et de ses camarades correspond au fond à l'intuition, ou à la certitude même, que la société est finie, que le passé est liquidé, qu'on n'y est plus retenu que par des petits fils qu'il s'agit de trancher pour que le tronçon social recompose une société entière qui existera dans un monde affranchi de la gravité et des crimes qui pèsent sur la conscience de l'espèce humaine. L'île aux enfants, transformée en nouvelle Terre, une Terre d'abondance et de possibilités qui adviendra une fois qu'aura pris fin le règne des méchants dinosaures (les vilains messieurs). Mais avant d'en arriver là, il y a quelques étapes à franchir ; des étapes forcément douloureuses, et je ne vois personne – en tout cas pas Laelia ni Lolita – pour envisager l'avenir de ce songe une fois qu'on sera entrés dans le dur.