Les méfaits de l'hyper-spécialisation, la nécessité de ne pas compartimenter les choses mais au contraire de les considérer au sein de leur environnement qui est lui-même ouvert, voici des idées que je partage avec l'auteur et voilà ce contre quoi Introduction à la pensée complexe veut lutter. Cependant, si nous partageons ce constat, la solution proposée par Morin me semble illusoire et a tendance à vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain, voulant abandonner le système de pensée actuel pour s'atteler à la constitution d'un autre. Selon moi, là où le bât blesse, c'est que Morin s'est penché sur le processus de pensée sans s'attacher à ce qui la porte, c'est-à-dire le langage, et en ce sens ce livre tombe dans l'écueil des philosophes : adopter une démarche normative et non réaliste. Selon Morin, la somme des éléments d'un objet (au sens générique du terme) n'est pas strictement égale à son essence, son tout (un peu à la manière dont Solow avait découvert que la croissance ne s'expliquait pas complètement par les gains liés aux quantités de facteurs de production mais qu'il y avait bien un résidu : le progrès technique). Or on peut très bien rendre toute l'essence d'un objet grâce à la fabuleuse et extraordinaire complexité de ce que nous appelons le langage (et c'est en cela que bien souvent la littérature parvient à explorer magnifiquement un problème que des essais entiers n'arrivent pas à épuiser). Sur ce point je suis assez hegellien, pensant que le langage est la conceptualisation d'une réalité percevable plus ou moins facilement. Je ne dirais pas que le langage est le moyen d'expression de la pensée mais plutôt que la pensée est le moyen d'épanouissement du langage (bien que lui-même ne soit pas une fin en soit). Penser c'est donc dépasser l'empirisme au profit de l'idée (ce que Bergson développe dans la première partie de La Perception du changement) et ce au moyen du langage. La pensée intuitive ne pouvant donc pas être considérée non plus comme une fin en soit et le langage étant caractéristique d'une démarche analytique, la proposition de Morin semble alors inapplicable et la meilleure preuve en est qu'il adopte lui-même une démarche analytique pour étudier le problème de la pensée complexe. Ainsi, le langage n'étant pas consécutif de nos idées mais, au contraire, formateur de celles-ci, la méthode systémique supposerait alors une modification de l'essence même du langage (comme c'est le cas dans 1984 où la manipulation de la pensée passe par la modélisation du novlangue). De fait, on en arrive à un paradoxe évident ; il y a une bonne intention à la base mais un flop total in fine. Cette vieille question de la pensée demeure alors inépuisée, infinie et semblable au tonneau des Danaïdes.