Bayard, auteur à succès, multiplie les livres, avec en moyenne une publication par année. L’auteur s’est fait un nom sur un principe simple, à la fois grand public et exigeant : parcourir les paradoxes littéraires qui mettent en crise des lieux communs, ou une théorie littéraire instituée, voire une expérience de lecture courante. Ce faisant, il a pu réfléchir aux rapports entre l’interprétation et la folie chez Hercule Poirot (Qui a tué Roger Ackroyd?), sur des expériences de lectures anachroniques (Le Plagiat par anticipation), sur la reconstruction des œuvres par le discours (Enquête sur Hamlet) ; pour ne citer que les meilleurs. Il arrive donc que Pierre Bayard travaille véritablement en fournissant des ouvrages utiles pour la théorie littéraire, tout en accrochant le grand public avec une écriture limpide, séduisante, et accessible (le format des « contre-enquêtes » – qui consiste à réécrire des romans policiers en révélant une autre fin – est très représentatif). Sauf que Bayard, à en croire ce médiocre ouvrage (j’y viens), a trouvé une petite rente financière ou symbolique qui le pousse à perpétuer la même formule, au sens le plus strict du terme.
Par sens strict, j’entends que chaque ouvrage reproduit la même structure : un chapitre = un paradoxe = un livre/auteur commenté = sur un nombre de pages limité. Premier problème : si la structure d’un ouvrage est le témoignage de la pensée d’un auteur, est-ce que la réitération d’une même structure ne témoigne-t-elle pas, au contraire, d’une absence de pensée, ou bien d’un effroyable prêt-à-penser ? La chose est simple : n’importe quel lecteur de Bayard peut deviner le contenu du livre, que je vais dévoiler ici pour que vous puissiez voir l’ampleur du phénomène.
En gros, et en cela il rejoint son nullissime livre sur les mondes parallèles (Il existe d’autres mondes : voir ma critique sur ce site), l’auteur défend l’idée que nous avons tous de multiples personnalités et qu’il faut remplacer un « modèle unitaire » du psychisme pour un « modèle plural ». C’est tout. C’est faible. C’est inintéressant. Voici pourquoi.
Le livre est très court. Mais ce n’est pas tout. Chaque chapitre est un résumé d’un livre préexistant, où Pierre Bayard apporte un paragraphe ou une page conclusive de son cru (défendant sa thèse que j’ai présentée plus haut). Le livre est donc vite bouclé (ça explique le rythme de publication) : les idées de Bayard se trouvent en fin d’un court chapitre, résumé en 1/2 paragraphe. Autant vous dire que les idées avancées dans les chapitres ne sont pas révolutionnaires, accrochez-vous.
Idée 1 : Freud reste ancré dans un modèle unitaire malgré sa théorie du psychisme présentant un sujet clivé.
Idée 2 : Proust anticipe et construit un modèle plural du psychisme et est donc précurseur dans le domaine. La démonstration ? Moult citations de Proust. C’est faiblard mais pas inintéressant : Bayard construit l’idée qu’une théorie du psychisme est implicitement défendue par Proust ; pourquoi pas après tout ?
Idée 3 : absence d’idée ; simple résumé d’un livre racontant un récit de personnalités multiples. C’est factuel, toujours admirablement écrit, mais assez pauvre (on connaît ce phénomène, Bayard n’apporte rien).
Idée 4 : toujours pas d’idée ; Pierre commence à nous prendre pour des idiots. Un résumé du roman Le Troisième Homme de G. Green. Bayard se contente de ramener le roman à sa cause. C’est inutilement long pour un gain théorique minimal. Il répète ce qu’il dit depuis des dizaines de pages.
Idée 5 : répétition de la même idée à propos du cinéma de Clint Eastwood. Son cinéma étant tiraillé entre plusieurs valeurs contradictoires (disons rapidement entre démocrate et républicain) alors seule une théorie des personnalités multiples permet d’expliquer son œuvre. Oui, c’est con. L’histoire du cinéma américain disparaît, l’évolution des États-Unis disparaît (on ne fait pas les mêmes films à 40 ans et à 80 ans, en fonction de l’état du pays qui te produit….), la politique disparaît. C’était déjà le cas avec Il existe d’autres mondes : Pierre Bayard serait un auteur apolitique ? La question mérite d’être posée.
Idée 6 : toujours pas d’idée nouvelle et encore un nouveau résumé de livre, proche du compte-rendu. A-t-on payé 18 euros pour un compte-rendu Pierre ?
Idée 7 : Bayard prend l’exemple d’une autrice responsable d’ouvrages très différents et postule une personnalité multiple pour faire coexister les contradictions de son œuvre, et surtout la multiplicité de ses pseudos d’écrivaine. Même propos que pour Eastwood donc ; propos déjà nul en soi (du vide sur du vide….).
Vous avez compris l’idée : aujourd’hui Bayard n’est pas le nom d’un auteur, mais d’un prêt-à-penser pouvant recycler tous les éléments de la pop-culture à son profit (financier et/ou symbolique). En réalité Bayard n’écrit plus des ouvrages mais des compilations d’anecdotes à la manière d’un « le saviez-vous ? ». Là où, dans ses bons ouvrages, le cas particulier ouvrait sur une analyse et une entreprise théorique, aujourd’hui, l’analyse est délaissée au profit de la restitution d’ouvrages, de récits, ou d’anecdotes d’autrui (on aura compris qu’il garde la partie la plus facile, la plus rapide et la moins contraignante de son travail). N’importe qui peut aujourd’hui écrire les livres de Bayard, peut-être même que plusieurs personnes anonymes se partagent ce pseudo. En ce sens, la thèse de Bayard dans ce livre s’avérerait vraie, mais pour les plus mauvaises raisons : la fabrication d’un auteur commercial.