Jérôme
8.2
Jérôme

livre de Jean-Pierre Martinet (1978)

J’ai presque plus de souvenirs du bouquin. Quelle catastrophe, mais qu’est-ce que j’y peux ? Si j’ai la mémoire qui carambole dans les bouquins d’histoire. J’aurais dû prendre des notes. J’ai plus de chance de me rappeler des choses en écrivant qu’en me souvenant. C’est d’ailleurs pour ça que j’écrivais cent fois « je ne dois pas » ou « je dois » à l’école primaire. Mais c’est tout éparpillé, j’ai pas pris de notes dans le pavé orange. Il est encore là, le truc de 600 pages dégueulasse. JÉRÔME écrit en bleu. Lapis-lazuli, comme dans la chambre mortuaire de Toutânkhamon. Le petit prince égyptien. Ça vaut cher, ce truc-là. Une pierre précieuse, c’est rare ; ce qui est rare est cher, me disait ma mère. Vous connaissez le paradoxe du cheval rare et pas cher ? Moi oui. C’est : ce qui est rare est cher, et ce qui est bon marché est rare. Donc un cheval cher est bon marché. C’est beau, la logique. Avec la logique, on peut aller loin. Jean-Pierre Martinet, t’es un sacré filou, toi, avec ta logique bizarre.


Sur la table de nuit. Je l’ai lu, je vous jure. En entier. Ça m’a pris. Ça m’a pris de l’énergie aussi. Et puis du temps. Six mois ou sept. Je n’avais pas noté la date au début. J’ai commencé en hiver, il faisait froid, il y avait beaucoup d’humidité dans mon appartement du centre-ville. Le postier répétait tout le temps : « Ça se rafraîchit, hein, Hector ? » — Oui, monsieur le facteur. Encore des factures ? Ce livre, édité par Finitude. Déjà, ça fait peur. Je me rappelle m’y être pris deux ou trois fois, mais la quatrième était la bonne et je l’ai terminé. J’ai pris la dernière page soigneusement, puis j’ai remis le livre sur la table de chevet. Je l’observais, gondolé par la pluie de cet automne. Il avait pris l’eau dans mon sac de sport qui n’était pas franchement étanche. C’est une curieuse aventure, ce bouquin. Jérôme. Ou Jean-Pierre. Les deux. Je sais pas si c’est le jour ou la nuit, les volets sont toujours fermés quand j’écris ces quelques mots pour vous donner l’envie de lire ce livre.


Si vous voulez, le livre de Martinet, c’est un tube digestif un peu malade. Les parois sont bondées de polypes. Les polypes, c’est des cellules sur les parois internes des boyaux. J’ai appris ça dans un documentaire Arte, je ne sais plus quand. Mais ça ressemble un peu au livre. Lors d’une coloscopie, on cherche les polypes. C’est pas vilain, mais avec le temps, ça peut s’envenimer. « C’est un futur cancer, vous comprenez », m’a dit le docteur Van Der Pick assez sérieusement quand je l’ai vu au cabinet. Il m’a regardé vraiment intensément. J’ai eu envie de pleurer. « Hector, arrêtez voyons. Des polypes, c’est rien du tout. » Bénin, c’est le mot qu’il a dit. « C’est africain ? Je suis pas vacciné, docteur. Je ne peux pas aller au Bénin. Les vaccins vivants comme la fièvre jaune m’empêchent d’aller en Afrique noire, en Afrique subsaharienne, si vous préférez. » C’est pharamineux, une coloscopie, mais j’ai peur de l’avion, docteur. « Hector, écoutez-moi. » Je ne l’écoutais guère. Je me voyais dans l’avion quand il articulait dans son cabinet. « Non, non, c’est pas grave, c’est bénin, je vous assure, Hector. » Il en rajoutait. Je sentais qu’il essayait de me piéger. Oh non, pas encore une fois. C’est pas encore un docteur qui va m’avoir avec quelques mots trop savants. Maintenant, je note les mots que je comprends pas et je fais mes recherches la nuit. Je veux plus rien laisser passer, vous comprenez. C’est pas rien, les mots, ça a un poids. C’est lourd à porter parfois. Même que. Même que. « Bon, bon, Hector, arrêtez vos bêtises maintenant et baissez votre pantalon. On va vérifier cette histoire de polype. » — Comme ça ? — Oui. — Comme ça ? — Non. Polype ou pas, je m’y oppose. « D’accord, Hector. Nous n’irons pas dans votre côlon aujourd’hui. » — J’y compte bien, sinon c’est moi qui vais vous chercher des polypes.


Vous savez, les polypes, quand on les cherche, on les trouve. J’ai pas fait beaucoup d’études, à de grandes exceptions près, et encore moins des études scientifiques, mais votre carrure, docteur ! Vous êtes un sacré tas de cellules, si je puis me permettre. Il me regardait, les yeux écarquillés, ce pauvre homme en blouse blanche. « Eh ben, j’suis sûr que vous avez des cellules pourries. Oui. C’est certain. On peut pas avoir un univers d’atomes sans merde. C’est comme ça, docteur. » — Non, je vous permets pas. — Non, je n’ai pas de mutuelle. — Vous avez une carte Vitale ? — DANS LA MACHINE À LAVER, LA CARTE VITALE ! J’AI OUBLIÉ DE VIDER MES POCHES, DOCTEUR ! Je voyais un peu tout flou à ce moment-là. Le ventilateur Dyson dans le coin, à part se la péter, je sais pas à quoi il sert. « Allez vous faire foutre, docteur. » — Vous vous calmez, monsieur. Hector, asseyez-vous. Quittez le cabinet. Ne revenez plus. Non. Je restais assis. « Vous avez des enfants, docteur ? » Silence. « Ils sont laids, si vous voulez tout savoir. » — Ça suffit, Hector ! Ça y est, l’abcès dégoulinait de pus dans tout le cabinet. Ça dégoulinait. Il disait : « Je ne vous permets pas. » Il a failli me gifler. « J’EN AI MARRE MAINTENANT ! Je vois leurs pauvres trognes sur vos cadres, sur votre bureau. Vous vous sentez obligé de les exhiber, vos chiards ? C’est pour me narguer ou quoi ? Ils ont quel âge maintenant ? La petite, ça fait quinze ans qu’elle est pareille sur votre bureau. Elle a pas grandi, cette gosse ? » J’suis sûr qu’avec vos études et votre pédigrée, vous avez dû l’appeler Marie-Madeleine ou Trinité, un truc qu’on entend plus. Depuis quand vous vous permettez de m’agresser ? C’est qu’il chialait maintenant, le docteur. « Je suis divorcé. J’ai perdu la garde de mes enfants. » Ça y est. Les voilà, les chutes du Niagara. Les rivières pourpres lacrymales. « Ça suffit, docteur ! Ressaisissez-vous ! » Je lui ai tendu un Kleenex. Il avait une belle boîte à côté de son fauteuil. « Partez, Hector, salaud. Je ne vous dis pas au revoir. » La coloscopie, vous pouvez la foutre où je pense. Vos polypes avec. Et Jérôme, eh bien vous prenez une bonne brique rouge comme y en a dans le Nord et vous vous exercez à vous l’enfiler jusqu’à ce que votre anus soit moulé, prêt à accueillir le livre. Parce que Jérôme est épais et si vous êtes trop étroit d’esprit, trop étroit du cul, ça passera pas. Je crachai sur la plaque dorée du docteur belge et rentrai chez moi. Quoique. Je vais faire un crochet au Café du Théâtre avant. Ça va me détendre. J’en ai besoin.


ectorlalligator
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le 2 juin 2026

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