"Un beau cri bien poussé résonne à travers les temps"
De Jules Renard, l'on retient un Poil de Carotte, au programme dans les classes primaires, et une vague idée de ses aspirations théâtrales : tout cela est à oublier. Car il y a un Journal, qui couvre la courte vie de l'auteur (1864-1910), et qui dépasse tout le reste. 1267 pages en format Pléiade, pour ceux qui ont un peu de temps, à dévorer sans modération! L'ensemble est, il est vrai, inégal. Reflet d'une époque contrastée (l'antisémitisme soulevé par l'affaire Dreyfus, le fossé qui se creuse entre paysans et bourgeois), les notes de Jules Renard ne sont pas toujours à la pointe de la modernité (idéologique). Mais ce dernier excelle dans les maximes, les petites réflexions âcres sur la vie et les hommes (un peu à la manière de La Bruyère, qu'il admire beaucoup). Et il côtoie les excentricités d'Alphonse Allais, rivalise avec Rostand, sympathise avec Schwob... L'enterrement de Paul Verlaine, les dîners avec Paul et Camille Claudel, les enfants de Victor Hugo, tout cela satisfait notre curiosité littéraire!
Bref extrait (3 novembre 1906) :
" Croire au village, c'est donner une limite à sa vie ; c'est lui croire un sens, et elle n'en a pas. C'est un peu sot de s'imaginer que nous avons une raison d'être là plutôt qu'ailleurs. Continuer nos pères, pour quoi faire? Ils ne savaient pas. La feuille a une attache qui lui suffit. Le cerveau est nomade. Pas de petite patrie. Une fuite résignée. Etre n'importe où, ne jamais consentir à se fixer comme si un point dans l'univers nous était réservé. N'ayons pas d'orgueil! Au premier éclair de lucidité nous verrions que nous sommes dupes, et nous serions pleins de pitié pour nous-mêmes.
Livrons-nous à l'universelle loi d'éparpillement.
Ne pas être un homme qui regarde son village avec une loupe."