Pour qui, comme moi, n’a pas suivi d’études littéraires, Alain Viala peut être une figure un peu mystérieuse : dix-septièmiste, il fut précurseur d’une approche histo- ou sociologisante de l’étude littéraire, qualifiée de « sociopoétique ». La preuve : je l’avais croisé dans mes recherches en sociologie de la littérature. J’ai aussi lu certaines de ses préfaces dans son édition du théâtre complet de Racine (chez Classiques Garnier). Bref, je m’attendais à lire un texte savant et arrivais armé. Et patatras, pas du tout. Enfin, pas vraiment.
Pour si peu qu’on y songe, s’intéresser à la littérature naît du fait que « ça fait » – ou ça a eu fait – quelque chose à quelqu’un ou quelques unes et uns, ou à beaucoup, voire toutes et tous – sans quoi, d’évidence, il n’y aurait pas et il n’y aurait pas eu les débats passionnés qu’elle suscite. (p. 23)
L’adhésion littéraire fut publié à titre posthume à partir d’un manuscrit bien avancé. Viala y développe ce concept d’« adhésion » qui a, selon les éditeurs du texte, traversé toute son œuvre, à partir de trois études de cas : la querelle entre l’abbé de Villars et Racine à propos de Bérénice pour évoquer les modifications du texte théâtral, la fameuse première phrase de La Recherche de Proust pour étudier la connivence avec le lecteur, et, à l’autre extrémité de la légitimité littéraire, une chanson de tranchées, La Chanson de Craonne. Dans la dernière partie, il retrace quelques polémiques littéraires récentes (notamment la vieille rengaine de « la mort de la littérature »).
C’est un livre érudit mais pas exigeant, car Alain Viala a l’écriture agile et allègre, il joue sur les registres de langue et nous emporte dans ses démonstrations même si certaines références ou allusions nous échappent – ce fut mon cas plus d’une fois.
Mais loin de proposer, comme le supposerait le sens premier du mot « critique », une analyse et une discussion méthodique de la pièce, sa Critique est une attaque au vitriol. Au fil de son récit, il égrène des reproches jusqu’à conclure « Je suis las de rire ». C’est comme s’il tweetait : « J’ai vu Bérénice : mdr ». (p. 23)
À titre personnel, les première et dernière parties m’ont le plus intéressé ; mais l’ensemble de ce petit essai est passionnant et pose des questions essentielles que, nous qui aimons la littérature, nous sommes toutes et tous déjà posées, et qui m’animent toujours : qu’est-ce que la littérature ? Pourquoi adhère-t-on à certains textes, certaines écritures, et pas d’autres ? Que (nous) fait la littérature ? Comment ça fonctionne ? Viala ne peut épuiser le sujet, et tant mieux. Il pensait, contre les déclinistes de tout crin, que la littérature n’est pas morte car elle s’incarne dans des pratiques : des lectures, des ré(é)critures, des adaptations, des réflexions, intimes ou collectives. Dans la vie, au fond. Alors merci, monsieur Viala : nous lisons toujours.
Ce qui fait que l’idée de littérature suppose un « ensemble de textes » – comme dit l’Académie – mais que cet ensemble n’est pas connaissable par chacun des intéressés. Et il l’est d’autant moins qu’il n’est inventorié nulle part : c’est un canon caché dans l’implicite culturel. C’est d’ailleurs là un des pouvoirs de la littérature : l’idée de littérature impressionne d’autant plus que nul lecteur ne pourra jamais ni dénombrer ce qu’elle recouvre, ni encore moins en venir à bout. (p. 160)