Le cancer : une chose courante de nos jours et pourtant l’un des pires cauchemars à mes yeux. Sentir que quelque chose vous ronge de l’intérieur… brrrr. Elizabeth Curren est atteinte d’un cancer incurable. Dans l’âge de fer, J.M. Coetzee met en regard de cette maladie celle qui dévore l’Afrique du Sud : l’apartheid.


L’écrivain trouve les mots pour décrire ce que peut ressentir la vieille femme. Page 128 :



Je suis creuse, creuse comme un coquille. A chacun de nous, le destin envoie la maladie appropriée. La mienne est une maladie qui me ronge de l’intérieur. Si on m’ouvrait, on me découvrirait creuse, comme une poupée, une poupée à l’intérieur de laquelle est assis un crabe qui se pourlèche les babines, éberlué par le flot soudain de lumière.



Page 73, Coetzee file la métaphore avec la grossesse. Glaçant. On retrouve ce style très simple, qui parvient à dire beaucoup :



Le mal qui me dévore aujourd’hui est sec, exsangue, lent et froid, envoyé par Saturne. Il y a en lui quelque chose d’impensable. Etre tombée enceinte de ces grosseurs, de ces renflements froids et obscènes ; avoir porté ces rejetons au-delà de tout terme naturel, incapable de les mettre au monde, incapable de rassasier leur faim ; des enfants qui sont en moi, qui mangent davantage chaque jour et ne grandissent pas mais gonflent, pourvus de griffes et de dents, froids et voraces à jamais. Secs, secs : les sentir la nuit se tourner dans mon corps sec, non pas s’étirer, donner des coups de pied comme fait un enfant humain, mais changer d’angle, trouver un nouvel endroit à ronger. Comme des œufs d’insecte pondus dans le corps d’un hôte, devenus aujourd’hui des larves et dévorant implacablement leur hôte.



Et, page 94 :



J’ai en moi un enfant auquel il m’est impossible de donner naissance. Impossible parce qu’il ne naîtra jamais. Parce qu’il ne peut pas vivre en dehors de moi. Il est donc prisonnier, à moins que je ne sois sa prisonnière. Il frappe à la porte, mais il ne peut pas partir. Voilà ce qui se passe sans arrêt. L’enfant qui est dedans frappe à ma porte. Ma fille est mon premier enfant. Elle est ma vie. Celui-ci, c’est le second, la naissance tardive, non désirée.



Car Elizabeth a une fille, émigrée aux Etats-Unis. C’est à elle qu’est destinée cette longue lettre qu’est le roman. De même, Elizabeth va se faire hôte : elle accueille d’abord un clochard et son chien, des rebuts de la société comme peut l’être la bête qui est en elle. Vercueil est un taiseux : la femme déverse sur lui des flots de parole, mais lui n’est qu’écoute. Tout juste lui suggèrera-t-il de mettre fin à ses jours, en s’immolant par le feu en signe de protestation. Ou pour faire taire la honte que suscite en elle la situation de son pays. Page 136 :



C’est comme d’essayer de renoncer à l’alcool, persistai-je. On essaie, on essaie encore, on essaie tout le temps, on sait au fin fond de soi-même qu’on va rechuter. Ce savoir secret a quelque chose de honteux, mais une honte si douillette, si intime, si réconfortante qu’elle suscite encore une nouvelle vague de honte. C’est à croire qu’il n’y a pas de limite à la quantité de honte qu’un être humain peut éprouver.



Cette honte pourtant, Elizabeth la revendique, elle ne veut surtout pas la perdre. Page 188 :



Tel était l’usage de la honte : une pierre de touche, un repère qui serait toujours là, quelque chose à quoi l’on pouvait revenir à la façon d’un aveugle, quelque chose à toucher pour savoir où l’on était. Par ailleurs, je restais à distance correcte de ma honte. Je ne m’y vautrais pas. La honte n’est jamais devenue une jouissance honteuse ; elle ne cessait jamais de me ronger. Je n’en étais pas fière, j’en avais honte.



Si l’apartheid est clairement le cancer de l’Afrique du Sud, le cancer d’Elizabeth, c’est la honte qu’elle en conçoit. Que faire alors ? Suivre le conseil de Vercueil ? Page 136 de nouveau :



Mais comme c’est dur de se tuer ! On se cramponne si fort à la vie ! Il me semble que quelque chose d’autre que la volonté doit entrer en jeu au dernier instant, quelque chose d’étranger, quelque chose d’irréfléchi, qui vous balaie et vous entraîne par-dessus bord. Il faut devenir quelqu’un d’autre que soi-même. Mais qui ? Qui est-ce qui attend que je me coule dans son ombre ? Où vais-je le trouver ?



La situation du pays semble aussi désespérée que l’état de la narratrice. Des jeunes Noirs fanatisés, prêts à donner leur vie pour leur combat, subissent une répression féroce, sans état d’âme. Le jeune Bheki, fils de Florence sa domestique, va y laisser sa vie dans les sanglants affrontements du township voisin. Un mort parmi de nombreux. Tous ces morts ne peuvent être enfouis dans l’oubli, ni même être brûlés, comme l’envisageait Elizabeth pour elle-même. Page 142 :



Ces gens-là, eux, ne brûleront pas : Bheki et les autres morts. Ce serait comme chercher à brûler des masses de fonte ou de plomb. Ils perdraient peut-être la netteté de leurs contours, mais une fois les flammes éteintes ils seraient encore là, aussi lourds que jamais.



Elizabeth, elle, brûlerait bien car son sort n’est associé à aucune honte. Elle est révoltée, plein de bonnes intentions, mais il n'y a de place nulle part pour elle, ni chez les Blancs qui ne veulent que rétablir l'ordre, ni chez les Noirs qui la méprisent, la jugeant incapable de comprendre, trop vieille aussi pour être associée à la révolution. Elle ne peut que perdre, en protestant malgré tout, le peu qu'elle a, sa voiture. Page 118 :



Quelqu’un avait jeté une pierre dans le pare-brise. Grosse comme une tête d’enfant, muette, elle était installée sur le siège au milieu des débris de verre comme si c’était la nouvelle propriétaire de la voiture.



Toujours cette idée d’occupant indésirable. L’incartade dans le township en pleine insurrection sera traumatisante pour Elizabeth. Pour calmer sa douleur, elle a recours à des pilules, mais celles-ci engendrent de mauvais rêves. Le roman baigne dans une atmosphère de souffrance et de lassitude.


Moins brillant que l’enthousiasmant Disgrâce, cet Age de fer souffre de quelques faiblesses : l’action y est moins claire, avec tous ces personnages qui traversent la maison d’Elizabeth (Vercueil, William, Florence, Hope, Beauty, Bheki, l’ami de Bheki), et certains passages sont plus faibles dans le style – les changements de temps y sont incessants : de l’imparfait au passé composé, puis au passé simple et au présent. Le grand écrivain nous avait habitués à mieux. Beaucoup de belles choses tout de même, que cette critique a cherché à rendre en partie.


7,5

Jduvi
7
Écrit par

Créée

le 1 mai 2022

Critique lue 58 fois

R.M.N.

R.M.N.

8

Jduvi

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