Je n’avais encore jamais rien lu de Pierre Assouline et cette découverte fut une agréable surprise.
Si son écriture ne brille pas par une grande originalité, elle n’en demeure pas moins fluide et efficace. Surtout, ce récit parvient à plonger au cœur d’une actualité brûlante tout en évitant les excès et les crispations si fréquents lorsqu’il est question du conflit au Moyen-Orient.
Le personnage principal, Raphaël,très proche d’Assouline lui-même , raconte comment, à vingt ans, alors qu’il était étudiant, il est parti avec quelques camarades prêter main-forte à Israël, pays envahi et menacé par ses voisins arabes lors de la guerre du Kippour. Il se retrouve dans un mochav, affecté à l’élevage de dindons : lui, l’intellectuel protégé, issu d’une famille aimante qui accepte, non sans réticence, l’engagement de son fils, tout en respectant son choix.
À travers cette expérience, le narrateur découvre le travail et la vie dans un mochav au sein d’une jeune nation encerclée par des voisins qui ont juré sa disparition. Un pays qui lutte pour sa survie et qui demande à ses enfants de sacrifier leur jeunesse à l’armée, dans une guerre dont dépend l’avenir même de l’État « Il faudra bien qu'on tienne tous, parce qu'on n'a pas le choix. Si une seule fois on perd une guerre, ils nous jetteront à la mer, tu le sais bien. Alors on tient, jusqu'à la prochaine » (p. 308, NRF).
À travers la figure d’une jeune soldate chargée d’annoncer aux familles la mort de leur enfant, Raphaël découvre aussi l’amour, indissociablement lié à la mort. Esther, dont il tombe amoureux, lui révèle la capacité d’abnégation des Israéliens vivant sous les bombes et dans la crainte permanente des attentats. Elle développera d’ailleurs une maladie liée au stress extrême causé par sa mission : annoncer aux parents la perte de leur fils ou de leur fille. Cela n’empêchera pourtant pas Raphaël de la quitter pour construire sa vie en France, sans avoir même rencontré l’une de ses idoles de l’époque, le chanteur Leonard Cohen, venu soutenir le moral de Tsahal par ses concerts.
Cinquante ans plus tard, ce personnage au fort ancrage autobiographique se retrouve à nouveau en Israël, le 7 octobre 2023. Il partage alors la stupeur et la douleur de la population face à l’attaque terroriste, et affronte le désarroi de ces « Israéliens qui sont là depuis des générations, qui ont construit tout cela de leurs mains, qui sont ici chez eux, qui n’ont jamais eu d’autre patrie, qui sont prêts à mourir pour continuer à y vivre et qui ne partiront pas, parce qu’ils n’ont nulle part où aller » (p. 255).
Leur histoire apparaît comme une guerre presque ininterrompue contre des voisins qui refusent leur existence et souhaitent leur anéantissement. Dans les rues, la présence des miklats, ces abris antiatomiques collectifs, témoigne du traumatisme permanent d’une population soumise depuis des décennies à des pluies de roquettes et à des attentats ( rappelons que la dictature iranienne des mollahs cherche depuis des années à se procurer la bombe atomique...) Les recherches sur les conséquences psychologiques des conflits armés, notamment les troubles post-traumatiques, ont d’ailleurs largement été développées à partir d’études israéliennes.
C’est dans un hôpital que Raphaël rencontre une femme qui s’avère être la fille de son premier amour, Esther -passons sur cette coquetterie romanesque quelque peu artificielle. Elle est là parce que sa propre fille souffre d’un problème cardiaque lié à son activité au sein de Tsahal : annoncer aux familles la mort d’un proche, comme sa grand-mère avant elle, peut-être dans des circonstances encore pires, les lignes sur les recherches des médecins légistes sont terribles. Le médecin de l'hôpital leur apprend que cette pathologie, méconnue il y a cinquante ans et dont souffrait Esther, porte aujourd’hui un nom : la « maladie du cœur brisé », causée par une pression psychologique extrême.
Raphaël retrouve ainsi son amour de jeunesse, devenue psychologue.
À travers cette histoire d’amour en temps de guerre, Assouline nous fait partager de l’intérieur les souffrances et les aspirations d’un peuple résilient, luttant pour sa survie non seulement physique, mais aussi économique. Des actions de manipulation de l'opinion comme celles du mouvement palestinien BDS, lancé en 2005 et appelant au boycott d’Israël dans le monde entier et dans de nombreux domaines (récemment encore visible lors de l’Eurovision) témoignent de la pression constante et multiforme à laquelle ce pays est confronté.
https://www.youtube.com/watch?v=UYK8pnEr4d0