Après avoir lu plusieurs œuvres de Lovecraft, je m’attaque enfin à ce qui semble être la porte d’entrée du mythe, L’Appel de Cthulhu.


Le récit prend la forme d’une enquête fragmentée, presque documentaire, qui assemble des témoignages, des manuscrits, des récits indirects pour faire émerger une vérité plus vaste. Celle des Anciens venus des étoiles, antérieurs à l’humanité, qui auraient régné sur la Terre avant de sombrer dans un sommeil mystérieux en attendant leur réveil. Nous ne savons ni vraiment pourquoi ils se sont retirés, ni ce qui déclenchera leur retour, seulement qu’il ne dépend pas de nous.


L’écriture est maîtrisée, dense, et l’idée centrale est puissante. Cette horreur cosmique qui dépasse l’homme, cette réalité trop vaste pour être pensée sans sombrer dans la folie, constitue l’apport majeur de Lovecraft. Il ne s’agit pas d’un monstre que l’on combat, mais d’une révélation insupportable sur notre insignifiance.


Et pourtant, malgré la solidité du dispositif, cela me laisse assez froid. L’effroi annoncé ne me saisit pas. Peut-être parce que l’abîme est trop grand. L’idée est tellement démesurée qu’elle finit par produire l’effet inverse de la panique. Ce qui devrait être vertige devient distance. Là où l’on attend la perte de contrôle, je ressens surtout une forme d’indifférence face à quelque chose qui me dépasse trop pour m’atteindre réellement.


La citation d’ouverture résume parfaitement l’ambition du texte et du mythe tout entier.

Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme

C’est sans doute une œuvre fondatrice, essentielle pour comprendre l’horreur cosmique moderne. Reste que, pour moi, l’idée fascine davantage qu’elle n’effraie.

Gilead
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le 20 févr. 2026

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