Après la magnifique trilogie des Guerriers du silence, je voulais voir ce que Pierre Bordage proposait encore plusieurs décennies plus tard. Avec L’Arche de Mère, son dernier roman publié de son vivant, il reprend le mythe de Noé dans une version spatiale beaucoup moins rassurante à la sauce autoritaire et aux accents eugénistes, où une Mère toute puissante prétend offrir une seconde chance à l’humanité tout en décidant elle même de ce que cette nouvelle humanité devra devenir.


La question centrale est assez classique en science fiction : l’être humain mérite t il réellement de survivre ? Bordage imagine une humanité qui a transporté avec elle dans les étoiles ses vieux réflexes de conquête, de domination et de mépris de l’autre. Les espèces extraterrestres conscientes ont été vaincues, colonisées ou reléguées au rang d’êtres inférieurs, avant qu’une nouvelle puissance ne décide à son tour d’exterminer les humains. L’ancienne espèce dominante se retrouve donc soudain dans la position de ceux qu’elle opprimait et doit répondre de ses propres crimes.


Le traitement reste malheureusement assez manichéen. Les humains collectivement sont souvent arrogants, violents et incapables d’apprendre, tandis que quelques individus désintéressés viennent démontrer qu’il existe malgré tout suffisamment de bonté, d’amour et de capacité au sacrifice pour justifier une nouvelle chance. La démonstration fonctionne, mais elle manque parfois de nuance. Il suffit finalement de quelques bonnes graines pour sauver moralement l’ensemble de l’espèce et permettre à Bordage de conserver cette foi presque indestructible dans l’être humain.


Le roman interroge également le transhumanisme et surtout le posthumanisme. À force de vouloir vaincre la maladie, le vieillissement et la mort, certains êtres finissent par se détacher complètement de ceux qu’ils prétendaient dépasser. L’immortalité devient alors moins une victoire sur la condition humaine qu’une manière d’en perdre progressivement l’empathie, jusqu’à considérer les autres comme des objets que l’on peut manipuler. Mère en constitue l’expression la plus évidente, puisqu’elle prétend sauver l’humanité tout en estimant que ce salut lui donne le droit de décider pour elle.


C’est probablement là que j’aurais aimé davantage d’ambiguïté. Les posthumains sont tellement isolés et excessifs qu’il devient assez facile de conclure que leur voie est une impasse. De même, la domination humaine est souvent suffisamment caricaturale pour que le verdict soit déjà contenu dans la démonstration. Bordage pose donc de vraies questions, mais laisse parfois trop peu de place au lecteur pour construire ses propres réponses.


J’ai finalement trouvé ce Bordage moins percutant et surtout plus doux que celui des Guerriers du silence. Il demeure sombre sur ce que l’humanité est capable de faire, mais beaucoup plus confiant dans sa capacité à se racheter par l’amour, le pardon et l’ouverture à l’autre. Une forme d’humanisme presque naïve affleure progressivement, jusqu’à devenir parfois un peu mièvre. Cela reste une lecture correcte, avec de bonnes idées, mais qui m’a semblé manquer de la noirceur, de la tension et surtout de l’ambiguïté que j’espérais retrouver.

Gilead
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le 23 sept. 2026

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