Ce roman magistralement novateur et proche du poème en prose sur la solitude du pouvoir, retrace la biographie d'un caudillo paternaliste à la tête d'une improbable nation caribéenne, devenant une icône populiste de type péroniste puis, au crépuscule de sa vie, un dictateur sanguinaire à la Duvalier, signant une référence littéraire majeure de la figure du tyran latino-américain.
L'automne du patriarche est diablement original à plus d'un titre. Sa construction inventive et séduisante inscrit la narration dans un temps fracturé donnant l'illusion d'une histoire intemporelle où les thèmes essentiels du roman reviennent dans un rythme circulaire. Pour ce dictateur sans nom, à la tête depuis toujours d'une nation anonyme, l'auteur évite toute personnalisation du protagoniste pour lui permettre d'incarner tous les tyrans de l'histoire latino-américaine.
Usant du monologue intérieur pour illustrer les débats de conscience du patriarche, Gabriel García Márquez lui confère un intense sentiment de solitude sous une apparence physique carnavalesque, démesurée et grotesque, un âge biblique et des origines montagnardes bâtardes (Márquez joue de l'opposition culturelle entre habitants de la région andine et ceux de la côte que l'on retrouve souvent dans la littérature latino-américaine) et des pouvoirs illimités en tout.
La biographie du patriarche se révèle pleine de paradoxes, accentuant la mythification du personnage, et son sosie que le pouvoir utilise par sécurité lors des cérémonies officielles entraînent jeux de miroirs et quiproquos pour mieux accentuer le chaos général, bazar politique doublé de juxtaposition de voix narratives au ton discordant. le recours à l'onirique y est constant mais décrit avec un naturel ahurissant.
Enfin, le temps du récit semble se diluer dans une construction formelle de plus en plus étrange où la ponctuation s'amenuise et les phrases se rallongent, conférant une remarquable densité progressive à un dictateur aux accents universels.