A voir l'arbre généalogique qui ouvre le bouquin, on pense rentrer dans une saga familiale, genre populaire mais rarement très réussi. Et en fait pas du tout. Ludmila/Nora découvre dans son grenier moscovite la correspondance amoureuse de ses grands-parents, in love mais séparés par les purges staliniennes. On suit son histoire à elle, ses amours avec Vitia et surtout Tenguiz et en parallèle, la correspondance de Mamie Maroussia et Grandpa Jacob puis les aventures de Yourik en Amérique mais on ne s'attarde pas sur 10 000 oncles et cousines sans intérêt. Juste ce qu'il faut pour tisser une belle réflexion sur la vie, la famille, le sang, les racines, ce qui nous lie à ceux qui nous ont fait. Les dernières pages sont absolument magnifiques en ce sens. Des relations amoureuses qui vivent, qui prennent feu, qui meurent, des enfants qui reviennent, des gens qui vieillissent, d'autres jamais. La narration ne parle que de la petite histoire, la grande se devine entre les lignes, celle de cette Russie en guerre permanente contre elle-même.
J'ai beaucoup aimé le style de Ludmila Oulitskaïa qui s'affranchit complètement de toute contrainte. Un coup on suit la correspondance, puis le narrateur devient omniscient quand on en a besoin, puis on revient du point de vue de Nora. Un style très libre, et ses personnages le sont aussi. Je suis successivement tombé amoureux de Nora, puis de Maroussia, pour au final me ranger du côté de Jacob que l'on comprend de mieux en mieux. Car les personnages évoluent et le livre est complexe.
Un poil long quand même, la correspondance truffée de références littéraires et musicales du début du XXème siècle est un vrai tour de force de réalisme mais ça gonfle un peu à la longue.