Entre mémoire, littérature, et jeu d'échecs

L'Échiquier est une œuvre singulière dans la bibliographie de Jean-Philippe Toussaint. Écrit pendant le confinement de 2020, ce livre délaisse le roman traditionnel pour adopter une forme hybride, entre autobiographie, journal d'écriture, essai sur la littérature, et méditation sur le jeu d'échecs. Sa structure en soixante-quatre chapitres, correspondant aux soixante-quatre cases d'un échiquier, traduit la manière dont fonctionne la mémoire, faite de déplacements imprévisibles, de retours en arrière, d'associations d'idées, à l'image des mouvements du cavalier.


L'une des plus grandes qualités du livre réside dans sa réflexion sur l'écriture. Toussaint montre comment un livre naît, se transforme, et échappe progressivement à son auteur. Ce qui devait être un journal de confinement consacré à la traduction de Schachnovelle de Stefan Zweig devient peu à peu une autobiographie et un véritable art poétique... L'écrivain expose ses hésitations, ses méthodes de travail, ses choix stylistiques, sa quête du mot juste, donnant au lecteur l'impression d'entrer dans son atelier de création... La littérature y apparaît moins comme un moyen de transmettre un message que comme un outil d'exploration intérieure et une protection face à un monde devenu menaçant...


Le jeu d'échecs constitue naturellement le fil conducteur de l'ouvrage. Toutefois, Toussaint évite d'en faire une métaphore simpliste de la stratégie ou de la politique. Les échecs deviennent plutôt un refuge, un espace mental où le temps semble suspendu, mais aussi un miroir de la création littéraire. La partie d'échecs partage avec l'écriture l'exigence de patience, d'anticipation, de précision, d'invention. Les souvenirs de compétitions, les rencontres avec de grands joueurs, notamment Gilles Andruet, ou encore la traduction du Joueur d'échecs de Zweig enrichissent constamment cette réflexion sans jamais transformer le livre en traité sur le jeu.


Sur le plan autobiographique, L'Échiquier se distingue par sa grande pudeur. Toussaint évoque son enfance, son adolescence, ses débuts d'écrivain, sa rencontre avec son épouse, ses relations avec ses parents et plusieurs figures marquantes de sa vie. La relation avec son père constitue sans doute le cœur émotionnel du livre. Les parties d'échecs disputées ensemble dépassent progressivement le simple cadre du jeu pour devenir le symbole d'une relation complexe, faite d'admiration, de rivalité, de transmission. Le moment où le père refuse de continuer à jouer lorsqu'il comprend que son fils peut désormais le battre est particulièrement marquant, tant il révèle silencieusement le passage des générations...


L'ouvrage développe également une réflexion profonde sur la mémoire. Pour Toussaint, écrire consiste moins à restituer fidèlement le passé qu'à le reconstruire. Il compare d'ailleurs ce travail à celui de la traduction : dans les deux cas, une fidélité absolue est impossible et toute restitution implique une part de transformation. Cette idée donne naissance à une autobiographie qui revendique sa subjectivité plutôt que de prétendre atteindre une vérité documentaire.


Le style demeure fidèle à celui de Toussaint : une prose limpide, précise, élégante, d'une grande fluidité. Derrière son apparente simplicité se cache une construction extrêmement maîtrisée. Les transitions entre présent et passé, entre réflexion théorique et souvenir personnel, se font avec une remarquable naturel. L'ensemble est traversé par une mélancolie discrète, parfois teintée d'ironie, qui accompagne les interrogations sur le vieillissement, la création, le temps qui passe, la mort.


Cette richesse intellectuelle constitue aussi, paradoxalement, la principale limite du livre... Les lecteurs qui recherchent un récit fortement narratif risquent de rester à distance face à une œuvre qui progresse davantage par associations d'idées que par intrigue... Certains passages consacrés aux échecs ou aux réflexions sur l'écriture peuvent sembler exigeants, voire répétitifs, notamment pour ceux qui ne partagent pas les centres d'intérêt de l'auteur... Le caractère très introspectif du récit peut également donner, selon la sensibilité du lecteur, une impression d'autocontemplation...


Malgré ces réserves, L'Échiquier s'impose comme l'un des livres les plus personnels de Jean-Philippe Toussaint. Il réussit à transformer un simple journal de confinement en une réflexion ambitieuse sur la littérature, la mémoire, la traduction, le jeu, le vieillissement, la création artistique. Sans chercher à raconter une histoire au sens classique, il construit un véritable paysage intérieur où chaque souvenir devient une pièce déplacée sur l'échiquier de la mémoire. L'émotion naît moins des événements racontés que de la sincérité du regard porté sur eux et de la finesse avec laquelle l'auteur interroge son propre parcours...


Au final, L'Échiquier séduira particulièrement les lecteurs intéressés par les coulisses de la création littéraire, les autobiographies réflexives, les œuvres où la forme participe pleinement au sens. Plus méditatif que romanesque, plus intellectuel que spectaculaire, il constitue une réflexion subtile sur ce que signifie écrire, se souvenir et continuer d'avancer lorsque le temps rappelle que chaque partie possède aussi une fin.

Ykaaar
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le 29 juin 2026

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Nolann Soenen

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