C'est donc ça vieillir, lire un antimoderne (qu'on pourrait aussi qualifier de réactionnaire si on voulait être incisif) et être d'accord avec lui ? Peu à peu ma nature cynique et désabusée s'affirme, et donc Philippe Muray est tombé dans mes mains au bon moment.
C'est assez incroyable de réaliser l'acuité de Muray sur notre époque décadente. Ce qu'il conscientise au début des années 90 dans une langue pleine de verve, bien avant la déferlante d'Internet, le raz de marée des réseaux sociaux et l'hyper-chambre d'écho perpétuelle de notre société. Il expose sa thèse, parfois avec un décalage appuyé par rapport à notre époque (avec des exemples qui tournent autour de la Télévision, de la Fête de la Musique et de la Chute du Mur), et pourtant, ça fait mouche. Sans prédire les futurs excipients, il met le doigt sur tous les symptômes : trente ans plus tard, le constat a à peine pris une ride. Il a même été sur confirmé.
C'est souvent une hyperbole littéraire plus qu'une analyse sociologique ou politique précise, donc on peut s'y perdre, se sentir dérouté ou agacé par tous les effets de manche. Mais il y a un pan de notre époque que Philippe Muray a excellemment percé à jour. Je ne pense pas que ce pan (Bien totalitaire, Fête, Consensus, etc) explique toute notre époque, mais il éclaire de façon ultra pertinente une partie de la réalité.
J'ai l'impression que j'ai toujours eu au fond de moi la révolte des faux semblants et des hypocrisie d'un monde que je trouve aberrant, un vide de sens et un désenchantement face à tout ce qui est asséné/seriné sans réflexion. Forcément, lire Muray fait office d'immense appel d'air, comme si je pouvais observer les choses artificielles plutôt que leurs ombres (oui un spécialiste de Platon s'arracherait probablement les cheveux en lisant cette comparaison mais c'est ma critique nah).
Par contre, en refermant ce livre, je cerne bien ce qu'il pense de l'époque, de quoi il se moque et contre quoi il se bat, mais ça ne me dit pas précisément en quoi il croit. C'est quoi ses valeurs, vers quoi il se dirige et veut-il que l'humanité se dirige. Comment le monde et l'homme pourraient inverser cette tendance, si c'est possible. Et du coup, c'est assez frustrant. Il écrit un pamphlet habilement mis en mot et visionnaire dans la dénonciation, mais parfois l'effort poussé sur le style rend parfois confus le fond. Le constat est radical, mais quelle en est la solution ou la thèse de sortie ? No sé, alors je plonge un étage plus bas dans le dégoût et l'abattement !