On cite volontiers Edgar Allan Poe quand on parle du récit fantastique du XIXe siècle. Pourtant, il ne faudrait pas oublier l'apport de Barbey d'Aurevilly, notamment avec ce chef-d'œuvre qu'est L'ensorcelée.
Bien sûr, il faut quelques prérequis pour apprécier la chose à sa juste valeur. D'abord, un minimum de goût pour l'écriture raffinée : c'est presque un long poème en prose que nous propose ici l'auteur, avec des phrases à tiroirs pleines d'emphase. Beaucoup préfèrent aujourd'hui les récits directs, qui vont droit au but et font la part belle à l'action. Rien de tout ça ici : chaque scène est un tableau peint et dépeint par d'Aurevilly, qui prête en plus à ses personnages des lignes de dialogue d'une grande richesse, même avec l'omniprésence du patois.
En effet, l'histoire se situe au fin fond de la campagne normande, aux lendemains de la Révolution. À ce propos, si vous êtes un républicain et un anti-clérical convaincu, il y a toutes les chances que vous voyiez d'un mauvais œil les régulières critiques acerbes de Barbey d'Aurevilly contre l'évolution de la société, le délitement de la foi et la fin de la noblesse. Les héros de son roman sont d'ailleurs un prêtre faisant pénitence pour avoir pris les armes pour défendre la royauté et avoir tenté de se suicider d'un coup de tromblon en voyant sa cause perdue, ainsi qu'une femme de bonne naissance mais contrainte d'épouser un riche paysan.
La tragique aventure de ces héros nous est contée par le narrateur, qui la tient d'une conversation avec un herbager alors qu'ils traversaient, dans la nuit, la lande de Lessay. Soudain, une cloche sonne au loin, à une heure incongrue, et c'est dans cette atmosphère lugubre que les souvenirs ressurgissent : l'abbé de La Croix-Jugan hideusement défiguré, Jeanne envoûtée, les bergers errants soupçonnés de sorcellerie, jusqu'à cette sinistre messe qui conclut le roman. Soit, on n'est pas terrorisé, mais en tout cas frappé par ces événements hors du commun et macabres.
Si déjà l'aventure vous tente et qu'en plus vous aimez la Normandie, pour sûr que vous serez ravi.