Dans "L'exil de la terre" nous rencontrons Anders, tout jeune petit bonhomme au milieu de sa famille nombreuse. Il vit dans un appartement, au-dessus de la gare où travaille son père. Il avait d'abord paru spacieux aux jeunes époux, mais au fil des grossesses on avait fini par s'y sentir à l'étroit. Étrangement, c'est le silence qui règne en ce lieu.
Un silence que vient troubler l'angoisse. Anders développe très tôt une relation particulière à la mort. Il cherche des parades pour s'en prémunir jusqu'au jour où sa grand-mère annonce qu'elle est atteinte d'un cancer incurable.
Pär Lagerkvist rend très bien compte du séisme intérieur de l'enfant, des sentiments complexes, paradoxaux, culpabilisants qui l'assaillent.
Plus que la mort, le drame c'est de perdre la vie. Alors il la chérit, sans excès, naturellement, en l'aimant.
Et nous voici propulsé dans sa vie d'adulte avec "Chronique d'un amour" où l'on constatera qu'Anders n'a pas davantage de facilité à aimer qu'à vivre et que pour lui tout vient enchevêtré dans son contraire. Comme il n'a pu aimer la vie sans se cheviller étroitement à la mort, il ne peut s'offrir à l'amour sans affronter la haine, au couple sans la solitude. Et le voici lancé dans une valse toxique avec Hilde, son double et son contraire, dans laquelle il s'épanouit curieusement.
L'un ne peut probablement pas se lire sans l'autre et tous deux sont source de sentiments profonds, dérangeants, éminemment représentatifs de la complexité humaine, de ses questionnements sur son existence et ses failles. Il n'y a pas de réponse pleine de sagesse, pas de bons sentiments, pas de recette du bonheur, c'est de l'anti-feel-good à l'état pur. C'est juste Anders, pris dans la bourrasque de la vie, de sa cruauté naturelle, les yeux dans le vide et le coeur battant à tout rompre. Terriblement vivant. Fatalement seul.