Après avoir commencé par La main coupée sans savoir que cela faisait partie de la tétralogie des mémoires de Cendrars, on reprend le train en marche dans le bon sens avec L’homme foudroyé. Contrairement à La main coupée, où le thème de la Grande Guerre est central, ici le fil est moins évident. L’expérience se partage entre deux grands axes, encore un peu de guerre, mais surtout ce qu’il appelle les gitans, terme large qui englobe des figures marginales, libres, insaisissables.
On retrouve la même impression de chaos. Ça part dans tous les sens, il n’y a pas de fil clair, mais étrangement Cendrars retombe toujours sur ses pattes. Même sans structure apparente, il y a quelque chose qui tient, un fil souterrain, presque invisible. On ne sait jamais si ce qu’il raconte est réel ou si c’est son talent de narrateur qui prend le dessus. L’éditeur, à la fin du livre, tente de nous décrire sa vie, parce que personne n’arrive vraiment à le suivre. Mais comme Cendrars le dit lui-même, les mensonges font aussi partie de la personnalité.
Ce sont donc des mémoires sans en être vraiment. C’est difficile à définir, un mélange de poésie, de récit, de digressions. Les sujets sont vastes, la galerie de personnages aussi. On digresse énormément, mais on ne s’ennuie jamais. Il nous parle de sa vision du monde, d’un homme qui aime voyager, mais pas seulement à l’extérieur. Il y a aussi un voyage intérieur, une quête de liberté, une volonté de vivre malgré tout. Et cette idée que la misère n’est pas forcément celle qu’on croit.
Ce qui frappe aussi, c’est le style. Une écriture nerveuse, libre, parfois brutale, souvent poétique. Il y a une forme de rythme, presque musical, qui donne à l’ensemble une énergie particulière. Cendrars écrit comme il vit, sans plan, sans retenue, mais avec une intensité constante.
Le corps est très présent. Il parle de son bras perdu, de la fatigue, du mouvement, du désir. Ce sont des mémoires incarnées, physiques, où le corps devient mémoire lui-même. Il ne raconte pas seulement avec des mots, mais avec ce qu’il a vécu dans sa chair.
Enfin, il y a cette fascination pour les marginaux. Les gitans, les artistes, les aventuriers, les gens du cirque. Tous ceux qui vivent en dehors des normes, qui refusent les cadres. Ce sont des figures de liberté, des doubles possibles, des fragments de lui-même