Nous sommes le 22 décembre 1849 à St. Pétersbourg, le froid court les rues et un certain Fiodor Dostoïevsky alors âgé de 28 ans se trouve les yeux bandés face à un peloton d'exécution. Sanctionné pour actes révolutionnaires, c'est au cours de ces quelques minutes que, confronté à sa fin, Dostoïevsky sera marqué par une réflexion qui lui restera toute sa vie: celle des dernières pensées d'un condamné. Il sera finalement exempté de cette sentence finale, « sauvé » à l'instant ultime par un messager au drapeau blanc (en réalité victime d'un coup-monté depuis le début) mais envoyé aux travaux forcés en Sibérie pour les quatre prochaines années dans des conditions déplorables.
Cette lutte interne du condamné à mort et cette perception alternative forment le point de départ de L'Idiot. C'est d'ailleurs sous forme détaillée que l'on retrouve cette configuration lorsque le Prince Mychkine conte l'histoire d'une connaissance à lui jadis condamné à l'exécution. Lorsque celui-ci n'a plus que 5 minutes à vivre, il lui reste finalement le temps de vivre une multitudes de vies. Les deux premières minutes étant consacrées aux adieux envers ses camarades et les 2 suivantes à des réflexions sur lui-même, la dernière est dédiée à l'observation du monde environnant jusqu'à ce que son regard se pose sur les rayons du soleil à travers le clocher d'une cathédrale; impression saisissante, comme si ces rayons était sa vraie nature et qu'au cours de ces dernières minutes le condamné allait prendre forme à travers ceux-ci.
L'Idiot est le livre que Dostoïevsky consacre à considérer l'existence d'un être qui serait né avec un penchant naturel pour la compassion ainsi que le rapport de celui-ci avec la haute société russe de l'époque. Parmi cette brique -tout de même quelques 700 pages selon l'édition-, on retrouve des personnages divers et variés qui interagissent avec ce prétendu-idiot de Prince Mychkine. En réalité, l'idiot est bien plutôt un simple d'esprit: c'est un personnage souvent incompris dont la valeur réside dans la naïveté de son caractère enfantin. Si l'est à retenir une morale, c'est que «ce qui a été caché aux sages et aux esprits forts a été révélé aux enfants». En d'autres termes, peut-être la candeur est-elle davantage révélatrice du dysfonctionnement d'une société qui la confond avec idiotie plutôt qu'un défaut chez celui qu'on prétend «idiot».
Malgré sa popularité, ce livre est similaire au reste de l'œuvre de Dostoïevsky: d'une densité sans égal et avec un réelle complexité des personnages. Les diverses parties du livre sont souvent très poussive et auraient sous doute pu être réduites d'un bonne dizaine de pages. On est baladé de personnage en personnage, gardant en tête cette idée de naïveté qu'il est franchement souvent dur de faire perdurer. Disons le, cet ouvrage est très peu accessible tant par sa densité que par l'ambiance qui y règne, même si les considérations morales de Dostoïevsky sont dignes d'intérêt.
Outre l'aspect technique de cet ouvrage désormais considéré comme un chef d'œuvre de la littérature, il est bon de savoir que Dostoïevsky -rattrapé par ses dettes accumulées aux jeux (son addiction à la roulette étant un fait avéré)- écrivit L'Idiot pour la somme de 150 roubles la feuille (d'où la longueur intarissable du récit qui à le don de démotiver les lecteurs du dimanche). Comme quoi la contrainte -paradoxalement- est finalement le fondement de bon nombre des plus grandes œuvres de l'homme toutes catégories confondues...