L'Ignorance, présenté comme un roman, est pour moi davantage un essai centré autour d'une très belle réflexion sur l'exil et la nostalgie. L'histoire, les personnages sont des prétextes ou plutôt des outils sur lesquels Kundera s'appuie pour illustrer sa pensée. Ils lui permettent d'approfondir sa problématique en l'appliquant à diverses situations et ce faisant, d'enrichir son propos. Mais c'est le passé, le présent et l'avenir qui sont les trois personnages principaux du livre. C'est eux qui sont maîtres des personnages et qui orchestrent leur vie. C'est le temps qui efface et condamne et les hommes qui ne pardonnent pas.
J'ai lu ce livre comme j'ai parcouru les lignes de La place de l'étoile de Modiano: sans goût particulier pour le style mais avec un grand intérêt pour la réflexion qu'il y a derrière. Ils font partie de ce genre de livre court mais très dense qui ne dit volontairement pas tout au lecteur, lui laissant une part de travail. C'est passionnant mais aussi malheureux que le "charme" de tels ouvrages ne réside que - ou presque - dans le message qu'ils font passer puisque le style reste assez froid et plat. La lecture se fait sans entrain mais paradoxalement avec envie car on veut déterrer le secret, repêcher la bouteille lancée à la mer contenant le mystérieux parchemin... Lire L'Ignorance c'est comme forer une mine de diamant ; on fore, on avance dans la besogne sans beaucoup d'entrain mais parce qu'on a en tête ce dessein bien précis, celui d'en sortir une pépite. Alors on continue et c'est en arrivant dans ses profondeurs qu'on la découvre, belle, scintillante! Comme si la réflexion ne pouvait s'accompagner de lyrisme ni de poésie, qu'elle devait s'exprimer solennellement et dans une écriture moderne, certes accessible et simple, mais aussi raide et inanimée que du bois mort. Comme s'il fallait souffrir pour savoir!
Alors voilà quelles sont les premières questions que l'on peut se poser avec Kundera à la lecture du livre:
Qu'elle est la part d'ignorance dans la vie d'un homme tel que nous le connaissons (ie mortel et doué d'une mémoire fragile et imparfaite) qui a quitté sa terre natale dont il a gardé des souvenirs ? Est-il, cet émigré, comme nous le croyons souvent, forcément un nostalgique comme Ulysse qui pleure son Ithaque perdue? Car l'exilé pourrait être un homme en paix. Un homme pour qui au contraire le "Grand Retour" serait un fardeau plutôt qu'un besoin ou une attente. Mais d'ailleurs, quel lien avec "l'ignorance" ? Parle-t-on de l'ignorance, au sens de l'état de quelqu'un qui ne connaît pas quelque chose ou au sens de l'état où ce quelqu'un fait exprès de ne pas prendre en compte cette chose?
Etc etc etc. Mille autres questions nous attendent au fil de la lecture...