Un livre sur Tristan Egolf, auteur notamment d’un livre que n’oublient pas ceux qui l’ont lu, Le Seigneur des porcheries. Alors, une biographie ? Pas tout à fait : si l’auteur part de faits réels, il en invente une partie. Et autant le dire tout de suite : ça pose problème.
Cela ne poserait pas problème, ou des problèmes d’un autre ordre, pour un auteur sur lequel existe déjà une abondante bibliographie. Quand Zweig écrit sur Balzac ou Henri Godard sur Céline, on sait à quoi s’attendre ; quand Michel Ragon écrit Le Roman de Rabelais ou Alexandra Strauss Les Démons de Jérôme Bosch, aussi – d’autant que les vies de Rabelais et de Bosch sont assez mal documentées. Avec L’Invention de Tristan, qualifié de « roman » en couverture, il faut danser, sans aucune véritable biographie classique à laquelle se raccrocher en cas de chute.
J’ignore les raisons du choix d’Adrien Bosc, choix complexifié par le fait que le narrateur est un journaliste new-yorkais. (Il est new-yorkais mais cite Egolf dans sa traduction française : on ajoute des nœuds.) Zachary Crane, c’est son nom, a d’ailleurs tendance à se répéter : on se retrouve parfois avec deux, trois, voire quatre passages qui racontent la même chose.
« On part d’un bloc, tout un matériau réel qu’on rassemble, puis on modèle une nouvelle forme. Toute la matière n’est pas utilisée, il y a ce qu’on a enlevé, désormais inutile, mais dans laquelle on a creusé la figure. L’important c’est ce que tu veux raconter, ce qu’il y a derrière l’histoire. Une fois que tu l’as, tu n’as plus qu’à suivre la ligne mélodique » (p. 136) : c’est le conseil du mentor de Zachary. (On a le droit de trouver ce conseil stupide et / ou dangereux ; il est dans l’air du temps.)
Quelle est alors « la ligne mélodique » de ce roman ? D’un côté Egolf, de l’autre Zachary. Celui-ci écrit sur celui-là. Plus précisément, un journaliste essaie d’écrire sur un écrivain en quête permanente d’un matériau sur lequel écrire. Car au final L’Invention de Tristan relève des livres qui se font à mesure, catégorie qui pullule dans les librairies depuis dix ou quinze ans. Raconter la vie d’un individu prend ainsi plus d’importance que la vie dudit individu, le récit supplante les événements.
Le potentiel romanesque de l’existence de Tristan Egolf était certes assez élevé : la jeunesse au fin fond des États-Unis, le voyage en Europe, la rencontre parisienne avec la famille Modiano, les crises diverses, le suicide… Lire ses trois romans à la lumière de sa vie aurait été intéressant, par exemple en approfondissant l’idée, peut-être discutable mais en tout cas féconde, que « c’est ainsi qu’il [Egolf] perçoit la littérature, des hommes dévorés par une obsession » (p. 165).
En fait, c’est encore quand il est question des œuvres que le livre d’Adrien Bosc est le plus intéressant. L’idée que dans Le Seigneur des porcheries « le fantastique a […] l’épaisseur d’un réalisme engraissé de détails » (p. 100) me paraît parfaitement juste. Celle selon laquelle le même roman « balan[ce] selon le degré de sévérité entre le monstre d’art brut et la percée décisive d’une littérature des années 90 finissante » (p. 21) me semble doublement fausse ; mais pas stupide pour autant.
L’enquête reste une enquête ; c’est aussi ce qui assure à L’Invention de Tristan une certaine lisibilité.