On retrouve dans L’invitée la Emma Cline de The Girls, son très impressionnant premier roman qui imaginait comment Evie, une ado de 14 ans, se retrouvait dans l’orbite de Charles Manson par le biais d’un groupe de copines. Sorte d’anti-roman d’apprentissage, de coming-of-age, c’était un roman d’époque sur la Californie des années hippies. Emma Cline ne retourne pas sur les lieux du crime, mais reprend certaines des thématiques où elle excelle.
Alex a une petite vingtaine d’années, et comme une ado, elle cherche sa place dans le monde. Elle vit entretenue par des hommes, au moment du récit par un certain Simon, quinquagénaire très riche qui la chasse à la fin du premier chapitre après l’avoir retrouvée dans une piscine avec un homme plus jeune, sûrement un parvenu comme elle. Un clandestin. Un invité, dans ce monde d’ultra-privilégiés. Alex erre tout le roman, qui dure la semaine qui la sépare de la fête du Labour Day organisée par Simon, pendant laquelle elle compte bien le reconquérir et tout reprendre comme avant. Son téléphone est en fin de parcours ; c’est tant mieux, car elle est poursuivie par Dom, un ancien amant à qui elle a volé beaucoup d’argent en le quittant.
Emma Cline nous emmène dans ce monde d’apparences et d’apparat, cette classe qu’on ne peut jamais vraiment rejoindre à cause de ses codes presque innés, transmis par un nouveau sang bleu. Dans son errance, Alex côtoie les invisibles de ce monde, pourtant indispensables à son fonctionnement : une nounou, un serveur, un majordome... Cline excelle dans l’écriture de l’adolescence et de la jeunesse. Alex reste un temps avec Margaret, jeune fille (é)perdue et désespérée d’aventure et d’amour, et surtout Jack, ado de 17 ans instable, drogué, malheureux comme une pierre (à cause de son père très riche, évidemment), qui n’en revient pas qu’une fille plus âgée puisse s’intéresser à lui et l’initier aux choses du sexe et de l’amour. Alex les manipule pour arriver à ses fins, et pourtant la mécanique s’enraye à chaque fois à cause de ses propres addictions. Comme chacun, elle fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a.
De toute façon, la plupart des gens n’éprouvaient pas ce qu’ils étaient censés éprouver. L’amour était une sorte de mot fourre-tout dont la simple évocation était suffisante, une façon d’éviter de reconnaître ce que vous ressentiez réellement. Ce serait plus simple pour Jack s’il n’en espérait pas autant, s’il comprenait que ces mots n’étaient qu’un simulacre de sens, pas le sens lui-même. (p. 250-251)
Alex flotte dans des mondes de simulacres, s’incarne en ce qu’elle pense que ses cibles attendent d’elle. L’ordre social, l’ordre sexuel, l’adolescence : royaumes par excellence du paraître, de la place, de l’artefact. Son seul plaisir sincère est la nage. De l’océan aux piscines, Alex glisse. Elle ne peut pas être fondamentalement mauvaise. On n’en sait d’ailleurs trop rien, parce que le roman est écrit en narration interne et qu’elle ne se pose pas vraiment la question. C’est une autre qualité d’Emma Cline : malgré ses sujets (culminant avec Harvey, novella sur le dernier jour de liberté d’Harvey Weinstein écrite de son point de vue), elle n’est ni sociologisante, ni psychologisante. L’invitée est un roman d’atmosphère, brumeux, ouaté, où l’on perçoit par moments le danger, mais dans lequel on se laisse glisser avec plaisir.
Avant de se rendre à la plage, Alex avait avalé un des antalgiques de Simon, restes d’une opération du dos, et le brouillard mental familier était déjà descendu ; l’eau salée qui l’entourait était un autre narcotique. Son cœur battait agréablement, de manière perceptible, dans sa poitrine. Pourquoi avait-on le sentiment, quand on se baignait dans l’océan, d’être une bonne personne ? (p. 10)