Fondateur du site Conspiracy Watch, Rudy Reichstadt est souvent posé comme un expert de la sphère complotiste dans les articles qui lui sont consacrés. Ses écrits (également publiés sur des médias comme Slate, Libération ou Le Parisien) lui ont rapporté une réputation d'observateur critique et rigoureux des thèses conspirationnistes de tous bords. En toute logique, le politologue passe la vitesse supérieure en signant son premier essai.
L'opium des imbéciles, un titre prometteur qui semble installer le travail de Reichstadt comme une continuation sinon un hommage à l'œuvre de Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, dans lequel le philosophe déconstruisait les mythes autour d'une certaine gauche. À la différence que l'écrivain du jour s'attaque à un concept - les théories du complot - protéiforme qui touche un public de tous horizons.


En terme d'écriture, les routes se séparent dès que l'anti-complotiste présente son postulat. Non, il ne procèdera à aucun distinguo entre les sceptiques, les conspirationnistes et les extrémistes. L'inverse s'apparente selon lui à de la complaisance démagogique, qui au mieux relève de l'hypocrisie, au pire contribue à souiller les faits. Il ne faudra donc pas être surpris à retrouver les militants pour la vérité du 11 septembre en premières noces avec les mouvements négationnistes, puisqu'il s'agit des exemples les plus fréquemment usités par Reichsdadt, dans un simili-bingo où les références à des esprits pragmatiques se font rares.
C'est la première - et fréquente - hérésie de l'exercice, associer tout discours protestataire à l'extrémisme en se targuant que prétendre l'inverse confine à l'irresponsabilité.
Ce qui contribue à enfoncer encore plus l'ouvrage dans un dédale de comparaisons douteuses, auxquels s'ajoutent les raccourcis fâcheux (Frédéric Lordon ou Pascal Boniface, accusés de justifier les actes extrêmes quand ils en expliquent les raisons), le croisement avec des figures assez problématiques (de nombreuses références à Pierre-André Taguieff), et la bifurcation médisante envers certains courants politiques (notamment ce qui évoque l'extrême gauche). Sans parler de la relative paresse consistant à copier-coller multitudes d'articles précédemment publiés sur le site du blogueur.
L'autre limite de ce manifeste anti-contestataire réside en plusieurs discours, qui parfois se contredisent sans la pointe d'ironie que cela devrait susciter chez l'auteur. Ce qui offre au livre plusieurs parties on ne peut plus contestables :



  • La description du "profil complotiste", véritable modèle du mépris de classe illustré (sceptiques et complotistes sont nécessairement des ignorants, peu instruits et aux revenus modestes).

  • Le refus catégorique d'analyser ou aborder les arguments des voix dissonantes s'exprimant parmi les plus érudits (notamment sur l'affaire Kennedy ou le 11/09). Au lieu de ça, vous n'aurez droit qu'au chapelet d'insinuations et d'attaques sans sommation.

  • La mauvaise foi intellectuelle, consistant à valider la thèse du complot dans une direction sans toutefois le dire (notamment quand cela concerne les figures -problématiques elles-aussi- de Vladimir Poutine ou Donald Trump), et à en refuser l'usage dans une autre. On remarquera également la propension à invectiver ce qui a un rapport avec le Kremlin.

  • Une contradiction plus que gênante dans le discours qui sporadiquement admet la véracité de certaines conspirations, mais réfute les théories concernant d'autres supposées en se retranchant derrière une rhétorique de surface, voire malpropre (minimisant les exemples de l'Histoire contemporaine, ou les incohérences sur certaines affaires toujours débattues).

  • La défense de son fief, en fustigeant l'attitude de ses contradicteurs sur le plan intellectuel, qui "caricatureraient" sa position, alors que Reichstadt ne se gêne pas pour les accuser de défendre les complotistes en voulant les envisager sous un angle analytique et non contempteur.


Et tout cela enrobé dans une logorrhée presque ininterrompue de propos infamants ou d'affirmations mensongères. Les seuls moments de répits doivent représenter 10 % de l'œuvre, notamment quand son auteur égrène des faits autour de scandales comme le vol MH17, l'attaque de Douma ou Kurt Sonnenfeld. Cela n'empêche pas une prise de position peu subtile, mais elle est au moins argumentée avec un peu plus de sérieux. On peut également attribuer un certain bon sens aux paragraphes polarisés sur certains sites polémiques (Réseau Voltaire, Égalité et Réconciliation,...), bien que le recours systématique à ces exemples serve avant tout à étayer un biais de représentativité fourbe.
Hélas, tout cela évoque la goutte d'eau propre dans la bouillie d'opprobres qui ternit presque chaque page. La lecture fut une épreuve, disons-le clairement. Il est plus que regrettable de voir une intention louable - décortiquer les mécanismes derrière les théories du complot - se transformer en procès injurieux de toute pensée contraire, à peine masquée sous l'illusion de probité intellectuelle.
Reichstadt indique dans sa conclusion qu'un tel discours n'échappera pas aux attaques de ses contradicteurs. Une clairvoyance à saluer, puisque son essai prouve à lui-seul la justesse de leurs réserves/critiques.

ConFuCkamuS
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Écrit par

Le 8 mars 2020

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ConFuCkamuS
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