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Critique de L'Or par rhumbs
L'ascension du général Suter, "banqueroutier, fuyard, rôder, vagabond, voleur, escroc", défricheur du territoire de Californie, et sa chute après la découverte de l'or sur ses terres, à...
le 25 nov. 2011
Après m’être attaqué l’année dernière à la tétralogie de mémoires de Blaise Cendrars, que j’avais globalement beaucoup appréciée, j’ai voulu entrer dans son œuvre romanesque par son livre le plus connu, L’Or.
Encore une fois, je suis séduit. La prose est ciselée, imagée, précise. On est immédiatement plongé dans l’histoire. Cendrars le dit lui-même, on est presque du côté du cinéma, dans une écriture de mouvement, de plans rapides, de scènes qui jaillissent. Le roman aurait été écrit en quarante jours, mais il est manifestement le fruit d’une longue maturation, tant le personnage de Suter fascinait Cendrars depuis l’enfance.
Ce qui intéresse Cendrars n’est pas de produire une biographie historique pure et dure. Il cherche autre chose : créer une fiction, faire naître une légende, presque un mythe. Comme souvent dans son œuvre, il veut se rapprocher au plus près de la vie, non pas dans son exactitude documentaire, mais dans son intensité humaine.
Nous suivons donc l’histoire du général Suter, aventurier à la volonté de fer, qui abandonne tout derrière lui pour partir à la conquête de l’Éden américain, cet Ouest extrême qu’est encore la Californie. Il bâtit, organise, possède, domine, jusqu’à atteindre une forme d’accomplissement. Et c’est précisément au faîte de sa réussite que tout bascule. La découverte de l’or sur son territoire, puis la ruée qui s’ensuit, viennent annihiler ce qu’il avait patiemment construit.
Le roman raconte ainsi une trajectoire de conquête et de chute. Suter est un homme de courage, de vision, d’énergie presque surhumaine, mais l’or agit comme une malédiction. Il corrompt tout. Il déchaîne la folie humaine, l’avidité, la violence, l’ivresse, le pillage, l’effondrement de toute justice. L’Éden qu’il avait voulu construire est détruit par ce qui aurait dû en faire la richesse.
Le roman peut aussi se lire comme l’envers du rêve américain. Suter part conquérir un Éden, mais ce rêve de construction, de propriété et de liberté se retourne en cauchemar collectif. La ruée vers l’or révèle la naissance violente d’un capitalisme moderne, où la foule, la spéculation et l’avidité balaient le droit individuel. Face à cette puissance collective, la justice devient presque impossible : l’homme qui a bâti se retrouve dépossédé par le mouvement même de l’histoire.
Ce qui rend le personnage intéressant, c’est que sa quête de réparation ne semble pas seulement motivée par l’argent. Suter ne cherche pas simplement à récupérer de l’or ou une fortune perdue. Il veut que justice soit faite. Il veut que le monde reconnaisse ce qui lui a été arraché. Mais cette quête finit par le consumer autant que la fièvre de l’or consume ceux qui l’ont dépouillé. Parti seul, il finit seul, dans une tragédie presque biblique, d’autant plus marquée par son obsession pour l’Apocalypse selon saint Jean, comme si son propre destin ne pouvait se lire qu’à l’échelle d’un effondrement final, entre folie religieuse, secte et ruine intérieure.
L’intensité du récit tient beaucoup à la plume de Cendrars. Il ne s’attarde pas inutilement, ne se perd pas dans les méandres psychologiques, mais va droit au but. En quelques mots, il fait surgir un paysage, une époque, un destin. C’est une écriture nerveuse, visuelle, presque incantatoire, qui donne au texte une puissance rare.
L’Or est moins une biographie qu’une légende moderne sur la conquête, l’avidité, la justice et la chute. Un roman bref, dense, porté par un vrai souffle, où Cendrars transforme un destin individuel en mythe américain.
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le 22 mai 2026
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