Voilà un livre sans aspérités, sans émotions, sans même une idée - thèse dont la présence pouvait encore sauver certaines œuvres antérieures, dont L'extension du domaine de la lutte. Ce n’est pas un mauvais roman (pas jusqu'au ridicule détour vers le polar tout du moins), mais pire : c’est un roman vide, qui se contente de reproduire, sans distance ni style, la platitude du monde qu’il prétend critiquer.
Houellebecq y dépeint une France contemporaine sous le signe de la médiocrité ambiante : artistes sans talent, entrepreneurs sans envergure, relations humaines réduites à des transactions. Il n'y a rien de plus, et cette banalité, il ne cherche même pas à la transfigurer. Son écriture est aussi terne que le monde qu’il décrit, portée par des phrases utilitaires, dépouillées de toute ambition stylistique, et un rythme monotone. On a l’impression de lire un procès-verbal plutôt qu’un roman. Sans doute est-ce là la volonté de l'auteur, qui semble tirer fierté de cette vacuité. Ainsi prend-il soin de décrire chaque détail insignifiant (les repas tristes, les conversations creuses, les paysages urbains sans âme), de recopier des notices techniques ou des textes administratifs, comme s’il suffisait d’énumérer le néant pour en faire une critique. L’auteur a renoncé à donner un sens, sans parler de beauté ou d'émotion, même tragique, à la désillusion qu’il prétend explorer.
Trop conscient de l'absence de portée de son œuvre, il en donne lui même la plus parfaite image par la description du rond-point Emmenuel-Kant, "une création urbanistique pure, d'une grande sobriété esthétique, un simple cercle de macadam d'un gris parfait qui ne conduisait à rien, ne permettait d'accéder à aucune route, aux alentours duquel n'avait été bâtie aucune maison".
Est-ce donc là de la littérature ? Je veux croire que celle-ci ne saurait se réduire à un inventaire, mais qu'elle doit signifier, transformer, transfigurer le réel.
La Carte et le Territoire est donc un roman sans territoire : il trace des contours, mais ne montre rien. Il parle de vide, sans jamais creuser ce vide pour en faire une expérience littéraire. On referme le livre avec un sentiment de vacuité, comme après une conversation avec quelqu’un qui n’a rien à dire — et qui, pire encore, ne semble même pas s’en soucier.