Il ne faut pas se laisser épouvanter par la couverture, qui donne au livre l'allure d'un de ces vieux machins truffé d'acariens qu'on devait se farcir quand on était gosse parce que c'était bon pour nous, mais à peu près aussi digeste que l'huile de foie de morue déguisée en grenadine qui s'appelait alors Gaduase, parce que ce petit récit de Colette n'a rien de pesant ni de mité. Avec sa poésie habituelle, elle nous emmène assister à l'apprivoisement d'un jeune mari par sa toute jeune épouse; un sujet original, qui nous propulse dans leur intimité, mais avec les précautions habituelles de l'écrivaine : tout est dit, sans tapage et avec cette façon de présenter les aspects même les plus crus pleine de tact et de poésie. C'est encore sa pénétration psychologique qui frappe, dans ce petit bijou : Alain, le marié, considère avec l'effarement d'un anthropologue en terres lointaines sa nouvelle compagne, Camille, et la compare souvent malgré lui avec sa muse féline, Saha, qui partage sa vie depuis deux ans. Et la comparaison n'est que rarement en faveur de l'humaine qui, fine mouche, est loin d'être dupe. La jalousie la ronge et sa jeunesse impétueuse la perd :
elle commet l'irréparable et saccage toute chance de prolonger son mariage
. Le court roman prend des airs de nouvelle, sur la fin, en raison de sa chute un peu précipitée, mais, grâce à la densité d'écriture de Colette, la brièveté du récit n'enlève rien à richesse. Les personnages secondaires, parfois réduits à de simples silhouettes, n'en jouent pas moins des rôles prépondérants et cette maestria à évoquer des réalités complexes à petits coups de plume presque éthérés emporte immanquablement l'admiration.