j’ai écorné quasiment toutes les pages de ce petit livre qui n'est rien d'autre qu'un petit bijou..
«L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces: il ne peut pas aimer sans s’aimer. Observez vos voisins, si, par chance, il survient
un décès dans l’immeuble. Ils dormaient dans leur petite vie et voilà,
par exemple, que le concierge meurt. Aussitôt, ils s’éveillent,
frétillent, s’informent, s’apitoient. Un mort sous presse, et le
spectacle commence enfin. Ils ont besoin de la tragédie, que
voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est leur apéritif.»
A travers un long monologue, Clamence, juge-pénitent, observe, accuse, juge et condamne l’humanité en s’accusant lui-même. Derrière ce qui semble être une simple confession sur la vie d'un homme, il faut voir un réquisitoire universel adressé tacitement au lecteur : Clamence ne dresse pas son procès mais celui de tous les hommes.
Ainsi, la chute, ce n’est pas seulement celle de la jeune fille qui s’est suicidée en se jetant dans la Seine, ce n’est pas non plus celle de Clamence et sa culpabilité de ne pas l’avoir secourue, mais la chute de toute l’humanité, forcée de descendre de son piédestal pour prendre conscience de ses instincts les plus vils et mesquins.
Dans les dernières pages, ce juge-pénitent réitère son regret de n’avoir pas secouru la jeune fille. «O jeune fille jette-toi encore dans l'eau pour que j'aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux»
Mais au lieu d’en rester là, de finir sur cette tirade bien propre, jolie, claire, nette, pleine de morale et d’exaltation, il fini par avouer que ce ne sont là que des mots et que si c’était à refaire une seconde fois, il ne l’aurait tout de même pas sauvée. Il dénonce l’égoïsme, l’imposture de nos valeur et des phrases que l’on répète pour se donner bonne conscience.
«Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr... ! l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement»
Les faiblesses de l’âme humaine y sont dépeintes de manière très juste, incisive, presque drôle, le tout dans un style joli et précis. (certains passages terribles rappellent d'ailleurs Céline...)
C’est un livre important.. rendez vous compte