Un grand livre. Grand, parce que petit : 150 pages à peine. Au cours desquelles, sensiblement, se cherche le point d'équilibre entre colère et pardon. Avec délicatesse, Paul Gasnier trouve le recul nécessaire pour éviter le ressentiment populiste des chaînes d'infos en continu, qu'il aurait pu légitimement partager depuis le décès de sa mère, 10 ans plus tôt, victime d'un imbécile lancé à 80km/h en motocyclette dans une petite rue de Lyon.
Il aurait pu faire le procès comme tant d'autres, des failles de la Justice, du laxisme pénal, comme si la sévèrité des sanctions allait alléger les délits. Mais Paul Gasnier est intelligent. Et c'est si rare de nos jours de lire quelqu'un d'intelligent, quelqu'un qui ne cède pas aux sirènes de l'émotion facile, de l'opinion à l'emporte-pièce. D'autant qu'il est journaliste à Quotidien, donc acteur plus qu'actif de cette machinerie médiatique qui dicte nos émois. Il en voit les limites, posément, fait aussi son autocritique de prédateur du scandale, cherche le juste, la sincérité, l'apaisement.
Et ne prétend pas non plus se fondre dans l'empathie, dans la posture mielleuse du "lâcher-prise" des discours de développement personnel. Non, il cherche sa mère, c'est tout. Et puisque son destin l'a fait se heurter à ce monde des cités, il part enquêter. Pour chercher un sens. Trouver un sens. N'importe lequel. Et ce qu'il trouve est miraculeux de simplicité et d'humanisme.
Au début de l’été 2024, l’extrême droite est arrivée en tête des élections européennes puis du premier tour des législatives. Deux mois plus tard, une enfant se rendant à l’école a été tuée par un jeune motard en roue arrière, et le commentaire du drame assure plusieurs heures d’antenne à des médias qui raffolent de ce genre d’affaires. Depuis quelques années déjà, les commentateurs se déchirent pour savoir s’il faut retirer les allocations familiales aux parents d’enfants délinquants. Des syndicats de police, appuyés dans l’Hémicycle, réclament le droit de percuter les motards avec leurs voitures, des maires suggèrent de tirer au paintball sur les jeunes qui font des roue-arrière avec une peinture invisible qui faciliterait leur identification, d’autres réfléchissent à envoyer l’armée dans les cités, et des boutiquiers se frottent les mains en rendant publics les prénoms de certains meurtriers pour brandir leurs origines et, faute d’idées nouvelles, se lamenter sur la décadence de la France, faisant passer leurs peurs pour des opinions, en courtiers de malheur. À la fin de ce premier quart de siècle, la pensée se trouve de plus en plus empêchée par la saturation de « faits divers », et végète sous la tyrannie de l’émotion immédiate que ces derniers exigent. Ces événements, quand on les prend un à un et qu’on les décortique, peuvent raconter leur époque et l’absurdité tragique qui pend au nez de chacun, mais leur prolifération, accompagnée à chaque fois de conclusions et de solutions clé en main, est devenue si abondante qu’elle a presque l’effet inverse, celui d’annihiler leur possible signification. Les esprits qui croient que l’anagramme d’un mot lui donne son sens caché ne verront aucun hasard à ce que l’anagramme de « fait divers » soit le mot « dérivatifs » : ce qui permet de détourner l’esprit de ses préoccupations. De la même manière que la roue-arrière sert d’échappatoire à la monotonie du réel, le temps d’une envolée à 80 km/h, la passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu. Le « proche de la victime » est ainsi devenu un personnage médiatique à part entière. Il est fréquent de le voir à la télévision apporter son point de vue sur ce que devrait être la réponse pénale, et ses paroles sont recueillies avec la déférence réservée aux experts. Il y a du bon dans cette évolution, notamment quand il s’agit de crimes routiers. Mais cela marque aussi la mue d’une époque où la lamentation publique est sacralisée au point que chacun vient réclamer son titre dans l’aristocratie victimaire. La pâture des temps modernes devient cette macédoine composée d’indignations, de rendez-vous-compte, d’appels au bon sens, où l’on décrète que comprendre c’est déjà excuser, dans une conversation publique qui suffoque de désigner le doute comme une compromission.