Incontournable Mars 2025
"Les légendes terrifiantes d'ici" proposent une version jeunesse similaire aux Contes Interdits chez les adultes, mais davantage orientée sur notre folklore et nos légendes québécoises. Ce sont, à l'instar des Contes Interdits, des romans du registre Épouvante, dans une panoplie de déclinaisons du genre, mais adapté au lectorat jeunesse adolescent. Ici, nous avons un mélange d’occultisme sombre et de psycho noire.
Jude n'en croit pas sa chance quand trois élèves populaires de la branche Internationale de son école secondaire l'invite à un voyage dans la Matapédia. Il aurait du se méfier, car faire un long 4h avec trois inconnus n'était peut-être pas si anodin que ça. Ils l'entrainent dans la forêt, où une croix noire est fichée dans la terre. Il est dit qu'un sacrifice animal permet de faire un vœu en échange de son âme. Il faut croire que les vœux de ces trois ados sont colossaux, car plutôt qu'une poule, ils ont préféré égorger...Jude lui-même. Confronté à sa tragique fin, l'adolescent rencontre Lili, gardienne de la Croix, qui déclare que puisqu'une personne est morte, seul un vœu peut être entendu. Et il se trouve que le premier vœu est celui de la victime, qui en se noyant dans son sang, a souhaité pouvoir tuer ces personnes qui l'ont utilisé.
Ce roman-ci est coté "4 crânes", soit le niveau "extrême". De tous les membres de cette fratrie, c'est effectivement celui où la violence est la plus intense avec quatre meurtres, pas moins. Et c'est encore plus déconcertant de constater que les trois premiers ayant tués le 4e seront ensuite tués par ce même 4e. Cependant, rien n’atteint le degré de violence du meurtre de Jude. Donc, pour ce que j'en comprend, quand on arrive dans le 3e et le 4e crâne, on a droit à des personnages principaux qui ne s'en sortiront pas ou dans un état épouvantable. Après 4 livres de la collection au-dessus du 3e crâne, c'est ce que je constate.
Je dois dire qu'on entre d'entrée de jeu dans un scénario passablement perturbant. Après tout, ce n'est pas comme si les trois ados avaient manifesté le moindre remords pour ce pauvre jeune qu'ils ont assassiné en lui tranchant la gorge pour des raisons égoïstes. L'un d'eux s'est même moqué de sa victime alors qu'il agonisait et c'est ce même personnage qui a le culot de reprocher sa vengeance, disant qu'il n'a pas plus le droit de prendre des vies qu'eux. Du beau détournement cognitif. Eh ben! Quel psychopathe ce personnage. Bref, nous sommes dans une historie de spectre vengeur, ce qui en soit est un thème récurrent de films d'horreur, mais je ne me souviens pas avoir vu cela de la perceptive du spectre lui-même. Le livre est addictif et joue sur la trame émotionnelle entre remords et désir de vengeance, avec à travers tout un tas d'enjeux sociaux réels. Je pense cependant qu'une relecture d'un tiers ou un travail éditorial plus pointu lui aurait évité des erreurs rectifiables ou apporté des précisions aidantes. Et j'aurais personnellement aimé un peu plus de caractéristiques physiques pour les personnages, car mit à part des chevelures blondes et un corps charpenté, il y en a pas eu beaucoup. Les gens visuels, on aime bien avoir quelques petites précisions pour mieux imaginer les scènes.
Je pense qu'il y a eu confusion notamment avec deux parties du livre, entre la préface et le roman: la ville de Causapscal est en Matapédia, région du Bas-Saint-Laurent, pas en Gaspésie, bien qu'elle ne soit pas très loin. D'ailleurs, comme le mentionnait une autre critique pertinente, ç'eut été intéressant que l'action prenne place là-bas, alors que l'essentiel de l'action se déroule sous terre sous la Croix et le reste à Québec, la capitale québécoise. Pour les européens qui me lisent, comme il arrive souvent que Paris serve de décor en littérature française, la littérature québécoise se déroule souvent entre la métropole Montréalaise et la capitale homonyme de sa province, Québec. C'est dommage, car on a une représentation plus faible de nos régions.
J'ai remarqué le clin d’œil de l'auteur à son précédent "Légende terrifiante d'ici' "Les sorciers de la Beauce".
Mention spéciale à cette présence des menstruations douloureuses ( les menstruations sont très souvent occultés dans la littérature en général) et mention doublement spéciale à ce chum/copain empathique qui se soucie de sa blonde/copine et lui amène même sa sacoche pour qu'elle attrape une serviette sanitaire. C'est bête à dire, mais ce genre de détail rend un livre plus moderne que n’importe quelle présence de technologie. Et d'ailleurs, Alyssia est une fille brillante, pas une nunuche surmaquillée qui n'a rien dans la tête, ce qui, pour un gars qui conduit une BMW et mène une vie dans l'opulence, me semble aussi très moderne.
Attention, il y a aura des divulgâches à partir d'ici.
Il y a quelques petites choses sur lesquelles j'ai accroché, surtout vers la fin. D'abord, il y a des incohérence de circonstances, comme Adam qui explique à Jude que lors de la soirée fatidique de la mort de Samuel, il aurait su par ses amis comment Jude-dans-le-corps-d'Alyssia se serait trompée de toilettes, allant dans celle des gars plutôt que celle des filles. C'est impossible: Seul Samuel était témoin de cette confusion et il est mort. Cette histoire de seringue est par ailleurs, impossible. On ne peut pas planter une aiguille à travers une bouteille aussi épaisse que celle d'un produit dangereux comme l’eau de javel, surtout en la plantant dedans. Ensuite, lancer un soulier sur un interrupteur pour le fermer, vraiment? C'est tiré par les cheveux, surtout quand en plus, on sait que Jude ne s'acclimate pas bien aux corps de ses possédés, ce qui le rend plus maladroit, et je ne parle pas du fait qu'un enfant d'âge préscolaire n'a surement pas l'adresse requise pour ce genre de prouesse. Je me demande aussi pourquoi Jude n'a pas simplement bouché ses oreilles quand il s'est retrouvé prit dans le cercle de Samuel, histoire d'éviter sa litanie en latin et de devoir lancer la chaussure sur l'interrupteur. Dans un autre ordre d'idée, je ne comprend pas comment il est possible pour Jude d'avoir remplit les cercueils avec autre chose que des cadavres, comme Lili semble le suggérer en lui disant que les livres spirituels auraient suffit. Premièrement, comment aurait-t-elle pu concrétiser son vœu si c'était le cas? Il lui fallait les 3 ados morts pour regagner sa vie, car elle a souhaiter se débarrasser des menaces à son père. Deuxièmement, si vraiment les corps n'étaient pas importants, pourquoi apparaissaient-ils dans les cercueils, conformément aux demandes?
En plus, si j'ai bien suivi ce plan de machiavélique manipulation, pour sauver son trou-de-cul de père, Lili a donné sa vie en échange de sa protection. La Croix devra lui amener les "instigateurs de sa déchéance" pour qu'elle les mette hors d'état de nuire. Donc, c'est la Croix qui les aurait menés là? Ça c'est difficile à expliquer, parce que ça donnerait l'impression qu'elle est omnisciente et voyante toute à la fois, donc qu'est-ce qui l'empêcherait de faire venir à elle des centaines de personnes?
La résurrection de Lili m'a aussi apporté un lot de questionnement. Déjà, mais pourquoi l'a t-on enterrée sous la croix? Il aura bien fallut déclarer sa mort, elle qui était une patiente assidue de l’Hôpital, je vois mal son père expliquer qu'il l'a enterrée dans la Matapédia, à 4 h de chez eux en pleine forêt ( très louche!). Quand à sa seconde vie, j'explique mal que ses vêtements soient restés intacts après 20 enterrés sous terre et je vois encore moins comment elle va retrouver sa vie d'avant, puisqu'elle est morte sur papier. Hum....
Enfin, si on suit la logique de la Croix, Jude, en mourant, a eu droit à un vœu, celui se venger. Il est arrivé. Alors pourquoi sa vie a-t-elle compté pour sauver celle de Lili? Sa vie a elle a servit à sauver les fesses de son salaud de père, alors sur quelle logique sa résurrection tient-elle? Logiquement, personne n'aurait du ressusciter, surtout que ce n'était le vœu de personne. À moins que ce ne soient les 3 cadavres? Le problème, c'est que si Jude l'avait rempli de livres, comme le suggérait Lili, ça n'aurait clairement pas marché. Et un dernier constat: Pourquoi la vraie Croix a t-elle été si magnanime envers Lili? Il s'agit d'un objet de magie noire qui demande des vies d'animaux, alors faire une faveur à Lili de tout un plan compliqué pour sauver le père indigne en échange de sa vie ( qu'elle va retrouver 20 ans plus tard) me semble extrêmement généreux, voir incohérent. Bon, ça y est, j'ai mal à la tête!
Reste que dans l'ensemble, c'est une histoire efficace et malaisante au possible, avec des préjugés qui nuisent à tous les personnages, des monstruosités qui ne seront jamais punies et quand même, de trois jeunes prêts à tuer un innocent, alors que la voie légale leur aurait à tous sauvé la vie et fait condamner le couillon en cravate du même coup.
Pour un public avertis ou initié au genre du lectorat adolescent, 13 ans+
P.S: Si vous aimez les romans du registre épouvante de la littérature adolescente québécoise, il y a également la série Noire aux éditions Courte Échelle qui est géniale, ainsi que les deux petits recueils d'histoire tirées du folklore et histoire québécois de la maison Planète Rebelle, "Légendes étranges pour une nuit sans lune" et son petit frère "Légendes étranges pour une nuit sanglante".
Catégorisation: Roman Épouvante québécois, littérature jeunesse adolescente, 1er cycle secondaire, 12-15 ans+
Note:7/10