Incontournable Roman ado 2024
La collection "Légendes terrifiantes d'ici" s'agrandit avec deux nouveaux titres, dont celui-ci. Sur l'échelle d'épouvante, on a un trois crânes, donc un niveau élevé. Contrairement aux autres membres de la fratrie, ce livre m'a semblé plus incliné sur la psycho noire que l'épouvante conventionnel souvent surnaturel. Bon, on s'en doute, le Diable est présent et avec lui une certaine magie, mais reste que ce qui est dérangeant et réellement terrible s'incarne davantage dans les travers de l'être humain. Ici, on parlera d'ambition dévorante, d'amitié toxique et du monde encore jeune des influenceurs. le tout sur la base d'un conte connu du Québec, celle de Rose Latullipe.
Dans le prologue, un jeune homme devient le stagiaire dans une unité de neuropsychologie. Dans cette unité discrète, on étudie des cas étrange de gens qui bougent sans êtres conscients, comme s'ils étaient tirés comme des marionnettes par une source obscure. Un jeune homme à la mains qui n'est plus qu'un amas de cicatrices.
Victorine Verdier, dite "Vicky" ( les plus observateurs d'entre vous aurez comprit que c'est une version féminine du nom de plume de l'auteur), est une adolescente de 16 ans en 5e secondaire, bonne élève, mais surtout, passionnée de danse. Elle devait faire équipe avec Sacha et Maxine, ses meilleurs amis, pour créer du contenu sur la plate-forme Dropbomb. Malheureusement, Sacha et Maxine décident de former un duo de leur côté et connaissent un succès relatif, suffisant cependant, pour rendre Vicky folle de jalousie. L'ambitieuse jeune femme veut devenir influenceuse dans le monde de la danse, mais elle doit composer avec une famille plus que réticente à cette idée, un couple d'amis qui la considère "trop sophistiquée pour le popping" et un état d'estime troué par le dénigrement corporel. Victorine se sent isolée, mal dans sa peau et a l'impression que son avenir passe par la reconnaissance sur les réseaux sociaux. Elle ne se rend pas compte qu'elle a le profil parfait de fille vulnérable et désespérée idéal pour un manipulateur hors-pair: Zeb Uthbel, un chasseur de talents du web. Un charmeur et un génie de la mise en scène qui se dit amoureux de la beauté, mais derrière ses anges, son décor immaculé et ses belles promesses, il y a l'incroyable danse du plus vieux et célèbre maitre de l'emprise.
Il y a pleins de chose que j'aimerais relater de cette lecture, malgré une plume dénuée de poésie, très orale et donc très peu esthétique, notamment avec un nombre effarant de termes en anglais issu du monde du web ( C'est déjà pénible à entendre, à l'écrit c'est aussi laid).
Déjà, il vous faut connaitre la légende d'origine, qui s'inscrit dans le folklore québécois et acadiens depuis leur époque coloniale . S'il y a bien un antagoniste majeur connu des acadiens et des québécois, c'est bien le Diable. Il répond à plusieurs pseudonyme, son apparence change aussi d'une histoire à l'autre, mais dans la légende de Rose Latulippe, il revêt son physique de charmeur, sous la forme d'un beau et grand homme mystérieux vêtu de noir et qui, bien sur, aime la danse et la musique. Il faut comprendre qu'à l'époque, la colonie est sous l'emprise d'un maitre-manipulateur bien plus concret et terrifiant: L'Église catholique. Avec ses dogmes contraignants et ses instruments de contrôle comme la peur, la colonie est donc soumise à une entité religieuse qui voit le péché partout, donc dans tout ce qui est amusant: le sexe, la musique, la danse, les aliments gras et sucrés, la coquetterie, la connaissance ( surtout les sciences), etc. Bref, même si bien sur, les colons français n'ont pas tous suivi ces consignes contraignantes, il n'est pas étrange de considérer les soirées dansantes comme des lieux de potentielle débauche et donc, propices aux artifices du Malin. Dans la légende de Rose, dont il existe plus de deux cent versions, il s'agit d'une jeune femme qui adore danser et qui va le faire un soir de carême, avec les habitants de son village. Un étranger mystérieux et sombre s'invite à la veillée et danse avec celle qu'on considère comme la plus belle fille du village, Rose elle-même. Selon les versions, le Diable l'entraine dans une danse si effrénée qu'elle en meurt et le Diable amène son âme en enfer. Dans une autre, le bon curé surgit juste avant que le Diable embarque toutes les âmes des villageois et les sauve de la damnation. Dans la plupart, Rose est pas mal toujours traitée comme une fautive qui a péché.
Attention, il y aura quelques divulgâches à partir d'ici.
C'est de cette légende qu'est inspiré le présent roman. D'ailleurs, c'est nommé: "[ ...] le popping, c'est comme une tulipe, c'est rond, c'est smooth...elle m'a dit que moi j'étais plus comme une rose. Plus piquante, plus raffinée, tu vois? Dans leur trip, je suis une rose dans un bouquet de tulipes" (P.17). "Rose Latulippe", vous voyez? Et autre indice: Zed Uthbel est un anagramme de "Belzebuth", autre nom du Diable. Enfin, parmi les noms des anges, nous avons Azaelle et Daemon Eladib, la première est une simple variation d'Azrael, ange de la mort issue de la tradition hébraïque, mais aussi musulmane et sikh, et le second est composé du mot "démon" et "Diable", une autre anagramme. Il y a donc des références dans chaque personnages travaillant pour le Diable.
Ce dernier est cependant différent de tous ces romans vraiment mauvais qui dépeignent les démons et le Diable comme de beaux mâles alphas qui ne pensent qu'à baiser des vierges décérébrées. Ici, le Diable est dépeint comme dans la légende: Il est très charismatique, un bel homme relativement jeune, sexy, au grain de voix agréable, s'exprimant dans un français soigné international, au regard déstabilisant et au corps découpé par sa passion pour la danse. Il aime réellement la beauté, ça se sent et c'est crédible. le Diable a longtemps été associé aux activités "pécheresses", on se rappel, ce qui nous a souvent fait dire qu'on allait sans doute moins s'ennuyer en enfer! Blague à part, ne nous leurrons pas, c'est un maitre-chanteur. J'ai décodé plusieurs techniques connues des manipulateurs, à savoir le chantage, la flatterie, le rejet temporaire, le détournement cognitif, etc. le Diable joue sur les peurs et les désirs de ses victimes, et pas seulement que les jeunes femmes, les jeunes hommes aussi ( ouais, il est LGBT+ le Diable, LUI, prend des notes, Dieu).
Il séduit non seulement avec son charme physique et verbal, mais aussi avec des promesses. Il créé des stars du web, des jeunes en recherche de gloire rapide, happés par la pression et vulnérables parce que dépendant de l'attention qu'on leur prête. Ça n'a rien de nouveau, néanmoins, pensons aux stars d'Hollywood, aux vedettes de téléréalité ou aux étoiles du sport. C'est la vitesse de leur ascension qui est cependant hallucinante, car les réseaux sont en temps réel, partout dans le monde. Dans le contexte des influenceurs qui compétitionnent pour grappiller des vues et des abonnements, imaginer le Diable fabriquer des vedettes instantanées avec l'aide de certains artifices technologiques est bien pensé et remet de l'avant les mises en garde de la légende d'origine. Virevoltant dans leur soudaine notoriété et auréolé de gloire, les victimes ne voient pas le temps passé, celui qui les sépare de l'inévitable "paiement". Quel paiement?
En effet, l'aide du Malin n'est pas gratuite, elle n'a rien d'altruiste. Victorine ne veut pas seulement la gloire et la reconnaissance. Dans sa cupidité et sa jalousie, elle réclame que ses "traitres d'amis" paient pour leur comportement ( à entendre, perdre leur réputation et souffrir), en plus de voir ses parents reconnaitre la valeur de son choix de vie d'influenceuse. Mais pour comprendre comment Victorine s'est laissée entrainée dans cet engagement irréversible, il faut comprendre hameçonnage du Diable.
C'est Victorine elle-même qui trouve le Diable. Elle a en effet écumé Internet pour suivre le parcours de la dernière sensation de la danse, l'influenceuse Sy@. Étrangement, elle a quitté ses plates-formes subitement, à peine avoir atteint la barre des 300 000 abonnés. Plus étrange encore, son dernier message est mitraillé de fautes grotesques et une phrase inachevée. Victorine découvre que sur l'une des denrières vidéos, un homme magnifique et énigmatique apparait. Il s'agit de Zeb. le coach d'influenceuses repère l'adolescente sur le web, peu de temps après. Il commence par la séduire, en la plaçant sur un piédestal. C'est une "élue", une "fille spéciale". Ça vous évoque quelques chose? Un peu comme tous ces bad boys débiles qui gangrènent la romance en ce moment et servent cet argument bidon comme hameçon amoureux? Tout-à-fait. le Diable est un Bad boy, c'est juste qu'il s'assume pleinement et ne se cache pas derrière une enfance prétendument difficile. Mais je m'égare. Il lui propose de faire d'elle une vedette, lui propose des ajustements, l'aide avec les chorégraphies, travaille don apparence et son marketing. Il ne demande rien. Pas encore. "Je sais que tu sauras te montrer généreuse plus tard", affirme-t-il.
Pendant ce temps, Victorine devient rapidement dépendante de l'attention de Zeb, cédant à toutes ses demandes, travaillant d'arrache-pied, et surtout, se montre de plus en plus égocentrique. Elle se montre de plus en plus insolente avec ses parents, qui inquiètent pour leur fille, elle met de côté son ami Simon, inconfortable dans sa friendzone, mais réellement concerné par sa situation, et nourrit une haine contre Sacha et Maxine. Convaincue de son nouveau statut, aveuglée par sa célébrité, elle ne rend pas vraiment compte qu'elle ne crée plus grand chose elle-même et cède même à la sexualisation de son corps pour les besoins de sa communauté toujours plus grande. de la Victorine du début, il n'en reste pas grand chose, hormis son ambition malsaine.
Je dis "malsaine", car cette ambition a dévoré toutes les facettes de sa vie, lui a fait prendre des décisions dangereuses et surtout, s'est fait par la tricherie. le Diable est un tricheur, c'est connu. Usant d'une IA de son cru qui ajuste les vidéos de Victorine, il semble aussi manipuler une part d'elle-même pour donner certains résultats. Cependant, si le Diable est tricheur, il n'est pas menteur. Il n'a jamais menti sur ce qui allait arriver à sa jeune protégée, après leur "collaboration". Il lui a toujours demandé sa permission pour faire des ajouts et des chorégraphies, mais n'oublions pas l'emprise charmeuse qu'il a sur elle. D'une certaine façon, c'est une danse qui s'est formé entre eux deux, mais comme dans bien de danses à deux, un seul mène l'autre.
Une danse qui semble rendre Victorine pas seulement de plus en plus détestable avec son cercle social, mais qui lui fait aussi perdre peu à peu le contrôle de son corps. On retrouve ici un élément du conte d'origine, celui de la perte de contrôle. La malheureuse jeune femme ne peut plus se débarrasser de cette signature corporelle faciale qui clos ses vidéos, pas plus qu'un tremblement et une agitation de plus en constante. Simon, qui s'est fait ignorer superbement et sans remords par Victorine, est vraiment inquiet. Quand elle lui partage sentir une étrange odeur de souffre ( odeur caractéristique du Diable), elle ne supporte pas qu'eil la trouve "folle", même s'il était plutôt question de troubles neurologiques. Pour avoir osé signifier que son emprise est trop grande sur Victorine, Zeb s'arrange pour que le jeune homme vive un accident de la route. Il en perdra sa mains gauche ( mains du Diable), qui mettra fin à son rêve des E-Sports. Sa mains n'est plus qu'un amas de cicatrices.
Enfin, l'adolescente gagne ses 500 000 abonnés, a vu se faire détruire la réputation de Maxine et Sacha par deux "anges" envoyés par Zeb, et les parents de Victorine n'en reviennent pas de tout l'argent qu'elle fait avec ses commanditaires et la plate-forme qui contient ses vidéos. Ainsi, Zeb la juge "prête", et va la cueillir chez elle, un baiser est échangé et depuis, c'est un corps vidé de son essence, condamné à faire indéfiniment cette signature faciale qui la caractérisait.
Et ce, dans une unité de neuropsychologie. Celle-là même que rejoint, 7 ans plus tard, Simon Pouliot, cet ami qu'elle a négligé et snobé, et qui veut maintenant s'atteler à chercher la cause de son mal. Mais, on le sait, nous lecteurs,que c'est un Mal avec un grand "M" qui est derrière tout ça...
Parmi les éléments supplémentaires qui m'a plu dans les changements de Victorine, il en est un qui est d'ordre décoratif. Il est toutefois hautement symbolique. Elle a changé la décoration de sa chambre. En tant qu'influenceuse sur Dropbomb, il lui faut garder son environnement direct comme plateau de tournage. Or, cette chambre devient ni plus ni moins que l'écho direct du décor de Zeb. Ce dernier a une vaste salle sans fenêtres où tout est blanc. Ses "anges", ses danseurs et danseuses, sont masqué et vêtus de blanc. Zeb lui-même se vêt de blanc et ses dents sont immaculées. Donc, Victorine épure ses couleurs, tout devient blanc dans sa chambre. Cela dit, ce n'est pas simplement le signe très claire de l'influenceuse de Zeb sur l'identité de Victorine, c'est aussi un code chromatique bien connu: Celui de la virginité. Victorine est une jeune, belle et vierge jeune femme. Un symbole connu de "pureté", qui a longtemps été une arme contre les femmes. C'est amusant de voir ce code bousculé ainsi, car si il correspond à l'archétype de la vierge-proie-du-Diable, en revanche, que le Diable prenne cette couleur est rare. Plus souvent qu'autrement, c'est le noir qui lui est associé, ou le rouge. le mal est encore très "codé" par la couleur noire ( je ramène les bad boys couillons sur le tapis, car ils en sont un exemple probant: tous allergiques aux couleurs).
Je remarque aussi que tout charmeur et manipulateur qu'il soit, étonnamment, le Diable est bien moins cruel, violent et bestial que la vaste majorité des salauds qui sont les coqueluches des amatrices de romances modernes. Curieux, non? Il a même un air un peu dandy, artistique et poétique. Il s'accapare les âmes de jeunes danseurs, c'est pas sympathique, mais à aucun moment il n'a été mesquin, dénigrant ou vicieux. Quand on est rendu à trouver un Diable moins démoniaque que la norme amoureuse des romans, c'est révélateur du niveau de toxicité qu'on atteint ces temps-ci en matière de personnages masculins qui séduisent les femmes. En revanche, reste que le Diable est une figure d'emprise et l'emprise est et sera toujours toxique.
Quand à Victorine, difficile d'avoir de la compassion pour une jeune femme qui n'aime qu'elle même, est capable d'une telle jalousie et rancoeur et est prête à certaines bassesses pour atteindre ce statut qu'elle estime lui revenir. On est loin de la petite fille parfaite, donc. Et pourtant, si elle avait été plus patiente, plus pragmatique et empathique, elle avait tout ce qu'il lui fallait pour réussir dans la vie. Elle me fait penser à la figure mythologique d'Icare, qui s'est brulé les ailes en volant trop haut en faisant fi des mises en garde de son père. Mais encore une fois, sous emprise, il n'est pas rare de constater une perte de rationalité au profit d'une forte dominance de l'émotivité. de plus, je nuancerai en disant que Victorine s'est sentie sous-estimée dans son projet de carrière, car il est vrai que les carrières d'influenceurs réellement des carrières sont statiquement très faibles. Beaucoup d'appelés, peu d'élus, comme on dit. Mais on peut comprendre le sentiment de ne pas être prise au sérieux qui empoisonne Victorine.
Je mentionne que Victorine est une metisse entre un papa français et un maman vietnamienne. J'ai rarement des personnages ayant des origines ethniques asiatiques, alors je suis toujours contente de voir de la diversité valorisée.
Et bien sur, le thème des influenceurs qui rêvent de gloire est en train de s'ancrer en littérature jeunesse. Les risques sont souvent de se laisser entrainer par des gens mal intentionnés, de ne pas gérer le montagne russe émotionnel qui peut résulter de ce style de carrière, à la renommée volatile et capricieuse, sans oublier le reste de dépersonnalisation que peut engendrer son auto-commercialisation. Car les influenceurs restent en grande partie des vendeurs et des vendeuses, que ce soit de vendre des produits ou vendre du rêve. Comme tous les métiers, les influenceurs ont leurs enjeux et comme la plupart des métiers artistiques, la renommée ne concerne que peu d'élu.e.s.
Donc, en résumé, malgré une plume quelque peu rebutante du fait d'être tristement réaliste, il y a quand même des dimensions intéressantes dans le roman, que ce soit le phénomène d'emprise du Diable et ses codes modernisés, la laideur de l'ambition, les défis entourant les carrières d'artistes du web et l'amitié toxique. L'appropriation d'une légendes remisent au gout du jour est toujours intéressante à décortiquer et celles du Québec comme de l'Acadie sont peu nombreuses, il est donc ardu de faire des comparaisons. Pour ma part, j'ai bien aimé, car la psycho noire est un sous-genre que j'affectionne.
Vous ne trouverez donc pas tous le bazar de pentacles, de sacrifices de bébés humains et autres démonieuseries très hollywoodiennes ici. Ce n'est pas un roman Occulte, mais bien une réappropriation de la figure diabolique modernisé et teinté de cette dimension qu'on oublie souvent dans la figure du Diable: Son intérêt pour les arts. le Zeb de Verdier me rappelle d'ailleurs beaucoup le Lucifer de la série, dépeint lui aussi comme un amateur d'arts, de bonne compagnie et étrangement honnête malgré un code moral douteux. Pour le cout, ça fait du bien de changer d'archétype. Tout il fait aussi plaisir de voir que la modernisation de Rose Latulippe n'est pas une cruche un peu débile. Non, juste très impressionnable et aveuglée par l'ambition. Et ça, c'est humain.
Pour un lectorat adolescent du premier cycle du secondaire, 12-15 ans+
Pour les profs et les bibliothécaires: Pas de scènes sexuellement explicites ni scènes gores dans ce roman, mais quelques termes injurieux et des sacres s'y trouvent.
Note à l'auteur: le terme "mulâtre" est un terme vieillit injurieux qu'on n'emploie plus de nos jours. À une autre époque, on qualifiait les enfants nés de l'union d'un parent caucasien et d'un parent noir de "mulâtres", mais en réalité, il s'agit d'une variation du mot "mulet". C'est donc un terme qui a mal vieillit, qu'on peut facilement substituer par "métisse".