Dans "La Dignité ou la mort", première publication du docteur en philosophie, Norman Ajari formule une critique açerbe des l'humanisme des lumières, érigé en socle intouchable de la pensée morale européenne moderne ; Cet humanisme universaliste, notamment au travers de sa notion de dignité, est conceptualisé sur la base d'un mouvement de rejet de l'humanité noire, puisque pour être digne, il faut être en capacité d'agir. Or, l'esclave est par définition entravé dans sa capacité d'agir.

La tradition morale Kantienne et l'abolitionnisme qui s'en suit sont donc entâchés d'une vision de dégoût et de paternalisme vis à vis des Noirs, dont la nature serait essentiellement abjecte. Comme le Cafre est définit comme étant un être de paresse, il est donc aux antipodes de la notion d'autonomie nécessaire à l'acquisition d'une quelconque forme de dignité. Le diagnostic est clair ; pour les penseurs humanistes des lumières et de la modernité (Kant, Habermas, Mirandole...) on ne peut pas être digne en tant que noir, mais bien en dépit de sa noirceur.

La conception kantienne de la dignité présente un effort pour aller au delà du dégoût raciste qu'a permis l'esclavagisme (...) le Noir, dans sa simple manière d'être et de vivre, trahirait la dignité humaine. La personne doit donc se faire l'assassin du nègre.

L'objectif d'Ajari sera donc redéfinir les contours d'une nouvelle dignité Noire, à l'aune des penseurs affranchis tels qu'Ottobah Cugoano et Olaudah Equiano, posant ainsi la tradition radicale noire au coeur de sa philosophie. On y retrouve des extraits de texte traduits de l'anglais, une critique de l'épistémologie du point zéro qui désigne cette tendance positionner son point de vue comme étant neutre, le point de vue n'ayant aucun point de vue, réduisant la pensée radicale noire à une littérature de l'anecdotique, tant qu'elle ne correspond pas aux canons rédactionnels européens.

Une littérature mineure n'est pas celle d'une langue mineure, mais celle qu'une minorité fait dans une langue majeure - Deleuze et Guattari.

L'auteur met en lumière les limites de l'Italian theory d'Arendt et de Cavarero, considérant l'Holocauste Juif comme une singularité historique sans précédent, le point de convergence ultime des violences de la modernité. Or, on observe dans l'Histoire une préfiguration du génocide Juif dans le Génocide des Héréros, et plus anciennement dans la déportation et la mise en esclavage de millions d'Africains, maintenus de façon superficielle dans un espace très ténu entre la vie et la mort ; l'épaisseur de la mort, son importance dans les philosophies africaines est un point développé magistralement dans le livre, car la vie Noire est traversée de toutes les facettes de la mort, de sa réversibilité, et de son poids post-mémoriel chez les Afrodescendants.

Le mouroir qu'est la Méditerranée et le traitement actuel des immigrés comme formes de vie jetables et recyclables poursuivent cette vieille esthétisation de la marchandise, alternant entre négrophobie et négrophilie via une production consumériste de l'Insoutenable, une jouissance de la mise à mort. A partir de ce constat, l'auteur rappelle la distinction entre Thanatos, la mort nue et paisible, et Nécros, l'interstice nécropolitique dans lesquelles les vies noires sont maintenues ; la dignité claire qui celle de l'universalisme, et la dignité noire, marquée d'une historicité profonde.

La façon dont un Noir meurt est en continuité avec la manière dont il est tenu d'y vivre. L'une prolonge l'autre dans ce que Fanon nommait la zone du non-être.

S'en suit une approche de la théologie noire et des usages révolutionnaires du christianisme en Amérique du Nord, rappelant la manière dont les Eglises ont servi de support révolutionnaire en offrant des lieux d'éducation populaire à l'heure où les noirs étaient maintenus analphabètes. De cette façon, le christianisme Noir est un hybride théologico-politique servant diverses fonctions, loin d'une aliénation souvent fantasmée. Néanmoins, j'aurais aimé plus de développement sur la survivance des croyances africaines traditionnelles dans les syncrétismes des mondes Caribéens ; c'est en effet à la suite d'une cérémonie Vodou qu'Haïti a entrepris son chemin vers l'indépendance. Les philosophies africaines ont irrigué la théologie révolutionnaire chrétienne afro-américaine certes, mais ont aussi trouvé d'autres points de concentration historique.

Lorsque l'esclave et le maître s'approprient une parole religieuse, il n'y a plus une religion, mais deux. Il faut considérer ce que font les esclaves du Message lorsque le maître a le dos tourné.

La politisation des particularités noires et arabes trouve son urgence dans un contexte Occidental qui se refuse à formuler une éthique de l'Historicité profonde, se drapant dans ses vieilles ambitions universalistes d'effacement de l'altérité. Norman Ajari propose finalement une éthique de l'Essence, non pas au sens essentialiste classique (rattachement de l'Être a une substance normative), mais marquée par ses attachements et son héritage historique et philosophique. Faire vivre son essence, c'est faire vivre une mémoire afro-décoloniale, et remettre au centre la dignité dans la lutte sociale. Une lecture puissante, transformatrice et chargée de références. 8/10

p0mkanel
8
Écrit par

Créée

le 19 mai 2026

Critique lue 10 fois

La Dignité ou la mort

La Dignité ou la mort

9

Jodela

le 4 mars 2024

Suivre

La Dignité ou la Mort : Une Exploration Radicale de la Lutte pour la Dignité Africaine

Lecture profonde et percutante de 'La Dignité ou la Mort' de Norman Ajari. L'essai réaffirme la nécessité de prendre en main sa dignité face aux oppressions systémiques. Ajari déconstruit brillamment...

Dix questions sur l'antifascisme

Dix questions sur l'antifascisme

7

p0mkanel

le 26 juin 2024

Suivre

Accessible

Clair et concis, ce livre du collectif "La Horde" est écrit de manière très simple et accessible pour quiconque souhaiterait s'intéresser, peut-être pour la première fois, aux luttes et aux origines...

Pearl

Pearl

3

p0mkanel

le 20 sept. 2023

Suivre

Gros Nanar

Cette critique contient des spoils.Pearl, le préquel de X (que je n'ai pas vu et qui ne me botte pas plus que ça), attisait au départ ma curiosité ; une bande-annonce plutôt intéressante, qui...

Dating Amber

Dating Amber

7

p0mkanel

le 8 août 2023

Suivre

Simple et efficace

Attention, cette critique contient des spoils.C'est une belle histoire qui questionne l'importance de l'amour platonique et de l'amitié, car il y a selon moi plusieurs niveaux de lectures. On...