Bon, en préambule, je le dis parce que les gens sont devenus subitement cons, persuadés que le monde se divise en deux, eux et les autres : je ne défends pas le régime des mollahs. L’Iran ne m’a pas payé pour écrire ceci. Je ne suis pas le fils caché de Khomeini. Malheureusement, j’ai le tort de penser que ce n’est pas en envoyant un Tomahawk sur une école de jeunes filles qu’on va régler le problème iranien, pour autant que l’on juge nécessaire d’aller régler soi-même un problème qui, in fine, ne nous concerne pas tant que ça. Commençons par balayer devant notre porte.
La Face cachée des mollahs est donc un livre d’Emmanuel Razavi, journaliste pour Paris Match et Franc-Tireur, qui, comme chacun le sait, est un journal sérieux, neutre (comprenez : de droite), qui ne défend aucune ligne politique sinon celle de la vérité. Le livre, comme son titre l’indique, souhaite montrer la face cachée des mollahs et du régime iranien, sorte de mafia islamique. Sur le papier, je suis client. C’est un pays sur lequel on jette beaucoup de projections. Le Moyen-Orient, c’est complexe, personne n’y comprend rien (et personne ne veut rien n’y comprendre non plus), pourtant c’est une des régions les plus tendues du globe et un espace sur lequel se jouent de grands jeux géopolitiques. Mais comme mon petit 3/10 (que je trouve encore sympathique, allez, 2) vous l’indique, le livre ne convaincra que les convaincus, et les gens un peu sérieux feront la moue devant un ouvrage qui tient davantage du pamphlet que de l’œuvre journalistique.
Razavi, en effet, déclare lui-même être un Iranien qui a un bif contre le régime des mollahs. Franchement, ça se comprend. De plus, on ne va pas faire les saintes nitouches et se dire que le régime iranien, c’est merveilleux. Mais si l’on considère que le régime iranien pose problème — soit en maltraitant sa population, soit en créant des tensions géopolitiques, soit en faisant de l’ingérence — alors autant faire le taf sérieusement. Là, ce n’est pas le cas.
Les problèmes commencent dès la préface. Prenons par exemple cette citation, dès la deuxième page.
« Leurs services secrets disposent d’une chaîne d’agents qui opèrent en France. Leur objectif : faire du lobbying et diffuser des éléments de langage favorables au programme nucléaire de Téhéran, ou faire passer l’idée au sein de l’opinion publique que ses proxys du Hamas (…) appartiennent à la résistance palestinienne (…) ou encore qu’Israël est un État qui a des pratiques génocidaires ». Donc voilà, dire ce que dit l’ONU — qu’Israël a des pratiques génocidaires — c’est Khomeini qui vous souffle à l’oreille. Bien évidemment, pas un mot ne sera mentionné sur le fait qu’Israël a une chaîne de propagande en France, savoir I24 News. Il y a des influences qui valent mieux que d’autres. D’ailleurs, ça marche tellement bien que sur chaque plateau, Léa Salamé dit toujours : franchement, ça serait chouette si l’Iran avait des ogives nucléaires. Sur quelle planète vit donc ce monsieur ? Les réseaux des Iraniens en France ? Mais enfin, c’est évident : « Le wokisme et l’islam politique ont gangrené une partie de nos grandes écoles, de nos facultés et de nos quartiers ». Dès la page V, on tombe donc sur l’ombre de Caroline Fourest et de son combat contre l’islamo-gauchisme, où même une commission d’enquête en France avait montré que ce concept fumeux n’existait que dans la tête de piaf des éditorialistes de Franc-Tireur.
Le wokisme et l’islam politique, c’est bien, c’est pratique. On ne donne pas de noms (on évite les procès), les gens qui lisent comprennent qui sont les cibles de ce terme : les universitaires, les gens de gauche, les musulmans. Bien. En soi, si ce fantasme était sourcé, pourquoi pas. Mais c’est bien dommage d’éviter de parler, par hasard, d’Alain Soral et de Dieudonné, qui s’étaient vantés d’avoir touché de l’argent iranien, transformé miraculeusement en paquet de noix quelques temps plus tard. Étranges, ces mollahs nazis qui s’allient aux LGBT de gauche. L’auteur nous montre son parti pris Printemps républicain dès l’ouverture, et ne comprend pas que l’Iran ne pense pas en termes de gauche / droite à la française, mais plutôt en termes d’anti-impérialisme américain et d’antisionisme bas du front. Je ne suis pas contre l’idée que des gens de gauche aient des accointances avec le régime, mais encore faut-il le prouver. Mais pour les néonazis qui s'en sont vantés ouvertement, où est leur sanction moral ?
Les 100 premières pages s’intéressent à la mise en place du régime des mollahs. On commence directement par la France : « À cette période, des intellectuels de gauche laissaient pourtant croire que l’islamisme ne prendrait jamais racine dans le pays, niant l’évidence même. En France, certains furent même les complices moraux des abominations des milices de l’ayatollah Khomeini, comparant ce dernier à un sage » (p. 22). Jean-Paul Sartre et Foucault, deux intellectuels morts — c’est pratique — sont donc les complices de Khomeini. Évidemment, on ne donnera aucun contexte sur ce que Sartre et Foucault pouvaient bien trouver intéressant dans la révolution iranienne. Selon Razavi, ils devaient donc sortir leur boule de cristal, voir que l’islamisme allait triompher, condamner Khomeini dès le départ. Mais la situation était tout autre : le travail de remise en contexte, de comprendre pourquoi, à ce moment, ces auteurs ont trouvé la révolution iranienne n’est pas évoqué. C’est balancé comme ça, juste pour dire : les gauchistes sont cons. Qu’ils aient, très clairement, manqué de jugeote, c’est l’évidence même. 50 ans plus tard, il n’y a aucun doute à avoir. Mais pourquoi se sont-ils trompés ? Là, ça devient intéressant. Mais passez votre chemin, ce n’est pas le propos.
Par contre, pour ce qui est de faire l’hommage du Shah d’Iran, là, il y a du monde : « C’était en effet oublier que sous la dynastie Pahlavi, l’Iran était passé en quelques décennies du statut de pays du tiers-monde à celui de pays en voie de développement. (…) Oui, le shah était un dictateur, personne ne nie cette réalité. Mais il était un dictateur modernisateur. » (p. 24). Ouf, tant mieux alors. L’auteur évitera aussi de trop parler du SAVAK, qu’il concède vouloir qualifier de terrible, et dira : « Impossible également de faire l’impasse sur son régime autoritaire et sur les pratiques violentes de sa police secrète, la SAVAK. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour, et l’on ne peut s’empêcher de penser, à la relecture des événements, que ceux-là mêmes qui se sont opposés au Shah furent au moins aussi responsables que lui du délitement d’un pays qui aurait pu s’élever au rang de grande puissance » (p. 54). En vérité, j’aurais pu m’arrêter sur ce dernier passage. La SAVAK, c’est quoi ? Assassinats, viols, pillages, manigances, tortures de quidams et d’opposants politiques (souvent des gauchistes, donc ça va, Rome ne s’est pas faite en un jour). Après relecture des événements, ici on est en première année d’étude d’histoire. Ça ne fonctionne pas comme ça : on ne peut pas relire tout événement n’importe comment. Et justement, une lecture historique aide à comprendre aussi pourquoi Khomeini a pu mettre en place son régime : les structures de police secrète et leurs méthodes existaient déjà, il n’avait qu’à se baisser et se servir. Bien sûr, la Révolution a chamboulé le fonctionnement de ces structures. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que l’oppression des opposants était déjà une des composantes de l’Iran du XXe siècle, système déjà dénoncé par les révolutionnaires. On attendrait ici du travail de l’historien qu’il nous explique alors : y a-t-il un changement de nature dans cette répression ? Gagne-t-elle en intensité ? Qui est visé ? Y a-t-il continuité ou rupture ? Sur quels points ? Évidemment, ça n’intéresse pas Razavi. Soit. Mais je trouve quand même particulièrement douteuse cette façon de nous dire : oui, alors c’était un dictateur, oui il était méchant, mais quand même, pas si méchant comparé à après. Le tout, sans nous dire ce qu’il s’est passé avant.
Parce que, parlons-en de ces 100 pages où il nous raconte l’arrivée des mollahs. La Révolution est à peine examinée : la raison ? De nombreux livres l’ont déjà étudiée. Khomeini devient soudainement soutenu uniquement par les islamistes et les marxistes (qu’il purge après, comme quoi la thèse de l’islamo-gauchisme est bancale). Or, c’est encore une fois une approximation idéologique : la Révolution islamique, c’est compliqué. Ce sont de multiples forces contraires et contradictoires qui réclament le départ du Shah : tant des forces de gauche, oui, tant des forces islamiques comme le clergé et les mollahs, oui, mais aussi des nationalistes, des commerçants, des anciens du régime. Le tout, sans parler des forces extérieures. On peut dire que la révolution islamique d’Iran de 1979 est un conglomérat de forces divergentes, contraires, mais tout de même assez unanimes sur le départ nécessaire de la monarchie. D’ailleurs, pourquoi ces gens se sont fait alliance ? Parce qu’à l’époque, des gens comme Khomeini pouvaient tenir des discours sociaux, des discours nationalistes, comme des dingueries islamistes. Ce n’était pas un faisceau où les gens se sont dit : tiens, une théocratie ça a l’air chouette (il y en avait, mais pas tous). Pour le reste, la guerre Iran-Irak est à peine mentionnée (à ce sujet : le bon livre La Guerre Iran-Irak de Pierre Razoux), la révolution n’est pas développée, les structures et les systèmes étatiques ne sont pas évoqués, la vie quotidienne des gens n’est pas évoquée, la politique n’est pas évoquée. Qu’est-ce qui est évoqué donc ? Le métier de journaliste (Razavi dit être menacé de mort, ce dont je ne doute pas et c’est honteux), et les Frères musulmans. On dit bonjour à Caroline Fourest et ses obsessions qui reviennent par la fenêtre que nous pensions avoir close, et oui, on parle davantage de l’influence probable des Frères musulmans, adorateurs de la Gestapo selon l’auteur, sur Khomeini que de sa politique concrète et sa prise de pouvoir. Super, on avance. Le problème n’est pas que l’auteur mobilise des catégories idéologiques contemporaines, ou qu’il flirte avec Fourest, mais qu’il les utilise comme substitut à une analyse historique structurée de la révolution iranienne. Or, sans clarification des ruptures, des continuités et des mécanismes de prise de pouvoir, ces catégories restent descriptives et non explicatives. Et si le but du livre est de dénoncer des réseaux d’influence actuels, on doit être au point pour savoir d’où ils viennent. Qu’est-ce qui les construit ? Et on ne peut pas simplement dire Frères musulmans. Ce n’est pas une explication, c’est un cadrage.
Bref, restons-en là pour la partie, entre guillemets, historique de l’ouvrage, ça n’a pas d’intérêt. Quand le livre entame son sujet, à savoir la prise en main du pays par les mollahs, il arrive à devenir un peu intéressant en laissant la parole aux habitants qui subissent le régime. Et franchement, ces discours et ces prises de position auraient mérité d’être lus à elles seules, sans les commentaires orientés de l’auteur.
Enfin, le fait de présenter l’Iran comme une “mafia”, bon. On n’apprend pas grand-chose. On reste en terrain connu : contournement des sanctions, réseaux financiers opaques, économie de l’influence, et implication dans des trafics indirects via des circuits parallèles. Rien de révolutionnaire ici, et surtout rien qui ne surprenne qui s’est déjà intéressé un minimum aux logiques de sanctions internationales. Quant au fait que le régime iranien tire de l’argent du trafic de drogue, de la prostitution et de la vente d’armes, qui est vraiment surpris ?
Dans le même esprit, le livre insiste sur la menace nucléaire iranienne en la présentant comme si Israël allait recevoir un gros champignon demain, alors que les évaluations publiques des services de renseignement américains de ces dernières années décrivent plutôt une situation intermédiaire : un enrichissement élevé de l’uranium et des capacités techniques avancées, mais sans décision actée de militarisation.
Mais bref, on n’est plus à ça près. On a bien compris que le bouquin tient plus du pamphlet que d’autre chose. Mal contextualisé, mal expliqué, très peu sourcé, certains angles (pas les meilleurs au demeurant) sont privilégiés quand d’autres explications et d’autres faits plus établis sont carrément mis à la trappe, le tout avec cette rhétorique de l’islamo-gauchisme qui bloque dès les premières pages toute critique en les rangeant dans la catégorie « influencés par Téhéran ». Peut-on vraiment comprendre le sujet iranien en éludant totalement le sujet de la guerre Iran-Irak, par exemple ? Non, parce que le régime des mollahs se militarise aussi au déclenchement de cette guerre. C’est basique, mais Razavi ne le dit point. Si le sujet vous intéresse sérieusement, lisez Pierre Razoux, écouter des auteurs plus au fait du sujet de l’Iran, Bernard Hourcade, par exemple, n’est pas inintéressant non plus, il nous apprend des choses. Ce qui rend le livre fâcheux, c’est qu’il peine à vraiment expliquer ce qu’il dénonce. On a beau jeu de critiquer les sciences sociales, mais si on ne les utilise pas, on ne comprend pas comment le régime iranien fonctionne concrètement : sans l’histoire je ne sais pas d’où il vient, sans la sociologie, je ne sais pas comment il fonctionne, sans la géopolitique et l’économie, je ne comprends pas ses intérêts. Il ne reste que l’idéologie, mais éclaire-t-elle vraiment des phénomènes comme ceux-ci ? On retiendra donc que iels mollahs sont méchants.