Étrange livre dépouillé de personnages majeurs et de véritable intrigue. Le programme est contenu toute entier dans le titre - c'est l'histoire d'un homme qui a faim, et de ce que cette faim altère en lui. On est propulsé dans la vie misérable de ce narrateur anonyme, qui se détériore sensiblement à mesure que la faim grignote sa concentration, et donc sa capacité à écrire des articles, seule maigre source de revenus qui s'évapore peu à peu. Pour peu qu'il écrive, la fièvre teinte trop ses récits.
Cette même fièvre empiète sur le peu de vie sociale qu'on lui connaît. Il délire, exclame des absurdités, poursuit sans raison des femmes jusque chez elles. C'est un récit immensément solitaire, dont émergent tout juste quelques personnages récurrents - même pas secondaires, quasi anecdotiques pour la plupart, et qui se montrent tantôt compatissants, généreux voire aimants, tantôt froids, sinon agressifs.
Au gré de ses humeurs et de sa vulnérabilité, le narrateur s'en émeut plus ou moins, fond en larmes parfois, débordé par la pitié qu'il s'inspire. Ce qui le tient, c'est sûrement cette soif de dignité qui survit en lui, et qui le préoccupe plus encore que sa subsistance matérielle, au point même que l'argent qu'on lui donne ponctuellement s'évapore autant dans la nourriture que dans les dettes qu'il règle, autant par droiture morale que par l'urgence de se réaffirmer dans sa propre puissance d'agir. Je pense au cas de cette aubergiste qui continue de l'accueillir grâcieusement, et même de lui apporter ses tartines matin et soir.
Personne n'aura fait autant qu'elle pour le narrateur, mais elle le fait au prix d'une mauvaise humeur et d'un mépris croissants qu'il ne supporte pas ; si bien que le billet qu'on lui offre miraculeusement et qui aurait pu lui offrir plusieurs jours de répit, le narrateur préfère le jeter à la figure de son hôtesse au moment où elle l'expulse. Il ne le lui donne pas comme on réglerait une dette, mais comme une claque, une riposte, un geste d'orgueil qui le rétablit dans sa puissance. Il reste misérable, physiquement infect malgré son jeune âge, réduit à ronger les os que lui laisse le boucher et qui le font vomir - mais par ce geste il est réhabilité, capable à nouveau, même furtivement, de dire oui, non ou merde aux gens face à lui, qu'ils soient bons ou pas avec lui.
Personnage bizarre, humilié qui s'obstine dans son orgueil, affamé que la nourriture dégoûte, qui manque chaque occasion de se sauver et se fantasme encore en grand écrivain. On pourrait comme d'autres poser la question de sa folie mais ce serait inepte. On ne sait rien de la vie qu'il a menée avant le récit, on ignore la moindre de ses attaches familiales éventuelles, on ne l'a connu que sous le régime de la faim. Et la condition d'un affamé est celle-ci. Réduit à des nécessités animales, hanté par un monstre qui, faute de se nourrir, grignote le corps qui est son hôte, l'expose aux délires, lui donne un visage hideux, mais ne peut avoir raison de son orgueil, de cette aspiration à la dignité qui persistent en lui, plus insatiables encore que ce monstre intérieur.
Texte aride, parfois pénible, sûrement trop long dans sa première moitié, mais singulier, qui se maintient dans un dénudement opiniâtre, et qui est finalement parvenu à me prendre