Les âmes droites sont réservées à de rectilignes tourments.
La Femme pauvre est le deuxième et dernier roman de l'ami Léon Bloy. On retrouve ici plus que jamais son catholicisme fiévreux, tourmenté, pour ne pas dire possédé, sa haine féroce de son époque, des "représentants illustres" de cette dernière, qu'ils soient du monde politique, journalistique, littéraire, clérical. En fait, il s'agit toujours du Léon Bloy du Désespéré, son premier roman fortement autobiographique (dérivant souvent vers la forme de l'essai !), qui résume parfaitement qui il était, quelle était sa pensée. Étant donné que j'avais abordé ce sujet longuement dans la critique que j'avais rédigée sur ce précédent opus, je ne vais pas m'étendre encore une fois dessus. En outre, là aussi, pour éviter de me répéter, je ne vais pas revenir sur son style d'écriture, d'une aussi belle richesse qu'il est flamboyant et rageur. Oui, je fais ma propre publicité.
Bon, l'impression que j'ai eue en lisant cette œuvre est un mélange d'admiration et d'agacement.
Alors, je vais commencer par l'agacement. Je savais que l'auteur était égocentrique comme ce n'est pas permis. Que ce soit bien clair, j'aime bien Léon Bloy (à tel point que j'ai même fait un déplacement à Bourg-la-Reine principalement dans le but d'aller voir sa tombe, c'est pour vous dire !). J'aime la grande justesse de son regard sans concession sur notre monde. J'aime beaucoup de choses chez lui. Ce qui ne m'empêche pas d'être lucide sur son égocentrisme. Reste que malgré le fait que je suis pleinement conscient que le Monsieur n'a jamais dans la demi-mesure, je ne m'attendais tout de même pas à ce qu'il fasse revenir ici le personnage de Caïn Marchenoir (le protagoniste du Désespéré, donc lui !) pour autant s'autosucer. Alors, je perçois complètement que pour un égocentrique, le fait que très peu de personnes fassent attention à lui peut provoquer une frustration mentalement insupportable, mais là, ce sont des tartines et des tartines de dizaines et dizaines de pages pour surligner combien il est un homme formidable, exceptionnel. Après que Bloy fait mourir ce personnage, je m'attendais à ce qu'il se calme un peu. Ah bah non, il en rajoute encore plusieurs couches.
Alors, autant dans Le Désespéré, cet égocentrisme avait parfaitement sa place puisque le sujet de ce livre était Léon Bloy lui-même, autant ce n'est pas le cas pour La Femme pauvre.
Le personnage qui donne son titre à l'ouvrage, c'est Clothilde. Et les fois lors desquelles Léon Bloy calme temporairement son égocentrisme et se concentre enfin sur cette jeune femme, sur le chemin de croix que cette dernière traverse, sur ses rencontres, bénéfiques ou néfastes, l'ensemble est très bon, très touchant, très puissant, très prenant. On sent que l'auteur aime ses personnages, ressent à leur égard une tendresse sincère qui est contagieuse.
On suit un être qui aurait dû vivre au Moyen-Âge (période que l'écrivain considérait la plus pure en ce qui concernait les liens des gens à la foi !) et qui se retrouve égaré dans un XIXe crasse, insupportablement bourgeois, capitaliste, hypocrite (d'ailleurs, ce n'est pas pour rien que le personnage de Léopold, autre égaré, de qui Clothilde tombe amoureuse — et réciproquement — exerce la profession d'enlumineur !). Ce sont des saints dans un siècle qui les conchie des façons les plus bassement matérielles, les plus médiocres qui soient.
Quand le tout se focalise sur ce thème, quand Bloy oublie l'amour de soi pour celui des autres, l'œuvre devient lumineuse et grande.