Le roman de Mario Vargas Llosa entremêle avec virtuosité trois histoires parallèles : celle d’Urania Cabral, brillante avocate new-yorkaise revenue à Saint-Domingue pour affronter son passé ; celle des conjurés qui préparent l’assassinat du dictateur ; et celle de Rafael Leonidas Trujillo lui-même, dans les dernières heures de son pouvoir à la tête de la République dominicaine en 1961. Dans une langue riche mais jamais précieuse, Vargas Llosa relate avec une grande maîtrise les turpitudes de la dictature trujilliste.
"La fête au bouc" est une lecture à la fois captivante et éprouvante. Captivante, par la précision avec laquelle il décrit les ressorts d’un pouvoir tyrannique : la corruption, l’ambition dévorante, les mensonges que se racontent les dignitaires, la terreur comme arme de contrôle. Éprouvante, par la brutalité sans fard avec laquelle sont décrits les sentiments de peur et de culpabilité, mais aussi, plus prosaïquement, les scènes de violence psychique et physique.
On peut d'ailleurs s’interroger sur la nécessité d’être aussi explicite, jusque dans les détails les plus sordides. Et pourtant, c’est précisément ce qui permet de prendre conscience de l’horreur, de la toucher presque du doigt, de resentir (à une échelle infinitésimale) ce que peuvent endurer ceux qui vivent sous le joug d’un tyran. Cela relève de l’indicible ; malgré tout, l’indicible doit être dit, encore et toujours.
La lecture suscite une palette de sentiments puissants et contradictoires. De la fascination, d’abord, pour cette capacité à tenir un État en le structurant autour de son ego et de sa vision. De la peur, face à la capacité de monstruosité de l’homme. Une forme de désespoir aussi, devant la facilité avec laquelle les individus se compromettent pour conserver leur place, abdiquent leur humanité, et deviennent capables de commettre l’irréparable. Impossible de ne pas penser aux mécanismes décrits par Stanley Milgram et à la soumission à l’autorité : chacun se dédouane, passe en mode agentique et laisse la machine tourner.
L’écœurement est tout aussi présent, face à tous ceux qui ont profité du régime et l’ont servi avec zèle pendant près de trois décennies. Mais il y a aussi une fascination troublante pour la manière dont le dictateur lui-même se convainc du bien-fondé de son action. Probablement a-t-il contribué à moderniser la République dominicaine, mais à quel prix ? Une dictature faite de violence, de népotisme, d’inégalités, d’arrestations arbitraires et de meurtres. Et pourtant, lui comme son entourage semblent persuadés d’agir pour le mieux. Sinon, pourquoi ne changeraient-ils pas de cap ? Cette capacité à se convaincre que l’on fait les "bons compromis", même en commettant ce que la morale la plus élémentaire qualifie de monstruosité, est à la fois fascinante et profondément inquiétante.
Le point de vue des conjurés apporte une lueur d’espoir : la preuve qu’il est possible de prendre du recul, même après avoir servi le régime. Mais cet espoir est nuancé : beaucoup agissent parce qu’ils ont été eux-mêmes touchés, humiliés ou écartés. Tant que le système leur profite, ils ferment les yeux ; ce n'est que lorsqu’ils en deviennent victimes, qu'ils parviennent (ou acceptent ?) de les rouvrie. Là encore, le constat est aussi lucide que désespérant sur la nature humaine.
Enfin, le parcours d’Urania est sans doute le plus bouleversant. Elle incarne la victime directe, sacrifiée par son propre père, ponte du régime, qui la livre en offrande au dictateur, à l'image d'Abraham prêt à sacrifier son fils pour plaire à Dieu. Le parallèle avec la religion est éclairant : ne parle-t-on pas de "culte" de la personnalité ? Urania est celle qui subit dans sa chair les horreurs du régime, celle dont la vie n’est qu’une variable d’ajustement, celle que l’on peut sacrifier.
Derrière le récit de la dictature, se dessine aussi une réflexion plus large sur la servitude volontaire qui ne manquera pas de nous rappeler le célèbre texte d'Étienne de La Boétie face à cette armée de soldats, d’officiers, de sénateurs, de ministres, de diplomates et de policiers qui servent le régime parce que le régime les sert, permettant au château de cartes trujilliste de tenir en place.
C’est précisément ce qui donne toute sa force et sa portée universelle au roman : avec "La fête au bouc" Vargas Llosa raconte la dictature de Trujillo avec maestria, mais l’histoire qu’il raconte est, au fond, celle de toutes les dictatures, avec leur aveuglement comme boussole, leur violence comme outil, et la monstruosité ordinaire qu’elles ne manquent pas de semer dans leur sillon.