Attiré autant par le titre que par son statut de classique, je me suis plongé dans ce roman avec une certaine appréhension, redoutant une morale anglaise un peu trop sage, à la manière de Jane Austen. Autant dire que la surprise a été immédiate. Si un fond de morale victorienne subsiste en arrière-plan, il est largement contrebalancé par une ironie constante et une liberté de ton qui dément presque à chaque page.
Ce qui frappe d'abord, c'est la modernité du dispositif narratif. Thackeray n'hésite pas à briser le quatrième mur, à s'adresser directement au lecteur, à annoncer la disparition de certains personnages ou à adopter un ton presque didactique pour décrypter leurs comportements. Il se permet même de tourner en dérision son propre récit et les conventions du roman victorien, notamment cette idée que tout se résume à un mariage heureux. Le roman est d'ailleurs présenté dès son prologue comme un spectacle de marionnettes, une foire où l'auteur tiendrait les fils, observant ses créatures avec une distance amusée et impitoyable. Ce que les adaptations qui se sont succédé depuis lors n'ont jamais vraiment su reproduire, c'est précisément cette voix narrative : l'essence du roman tient moins à l'intrigue ou aux personnages qu'à la présence constante de cet auteur-narrateur, qui glisse, ironise, et manipule l'information avec un art consommé. Ce jeu permanent est à la fois déroutant et particulièrement stimulant.
Le roman s'organise autour de deux figures que tout oppose : Becky Sharp et Amelia Sedley, amies d'enfance lancées dans le même monde, avec des atouts radicalement différents. Amelia, douce, naïve, bien née, suit les règles et s'y perd. Becky, fille d'un peintre raté et d'une danseuse d'opéra, sans fortune ni protection, décide très tôt de ce qu'elle veut, de beaux habits, de l'argent, une position sociale, et sait comment l'obtenir. C'est une picaresque au féminin, une outsider sociale capable d'exposer au ridicule les manières de la gentry précisément parce qu'elle n'en est pas. Ce qui rend Becky fascinante et profondément moderne, c'est que Thackeray refuse de la juger clairement. Le narrateur commence par lui accorder du crédit, elle est présentée comme plaisante, travailleuse, intelligente, drôle, et obstinément optimiste, avant de basculer vers un portrait plus sombre, sans jamais trancher définitivement. Ses crimes les plus graves, une possible liaison avec Lord Steyne, peut-être même un meurtre pour toucher une assurance, restent dans le flou, insinués plutôt qu'établis.
Le récit ne laisse pas place à l'ennui. Les événements s'enchaînent avec une certaine vivacité, portés par un humour souvent mordant. Les situations et les caractères, bien qu'ancrés dans l'Angleterre du début du XIXe siècle et dans le contexte des guerres napoléoniennes, conservent une étonnante actualité. L'auteur le souligne lui-même en invitant le lecteur à regarder autour de lui. Les comportements humains n'ont, au fond, que très peu changé. On retrouve toutefois les limites de l'époque, notamment dans la place accordée aux femmes, encore largement dépendantes de leur statut marital, ce qui rend d'autant plus subversive la trajectoire de Becky, qui choisit d'exploiter ce système plutôt que de le subir.
L'un des grands mérites du roman réside dans l'absence de héros, le sous-titre le revendique d'emblée. Pas de figures idéalisées ni de manichéisme appuyé. Le roman est entièrement traversé par des mensonges de toutes sortes : mensonges de politesse, de société, d'orgueil, d'amour propre, et surtout d'auto-illusion. Chaque personnage se raconte une version arrangeante de lui-même, et c'est précisément ce qui les rend crédibles, parfois touchants, souvent risibles.
En filigrane, le roman interroge l'insatisfaction permanente de l'homme. Même lorsqu'il atteint ses objectifs, quelque chose demeure incomplet. Le titre lui-même vient du Voyage du pèlerin de John Bunyan, où la Vanity Fair désigne une foire perpétuelle dans une ville nommée Vanité, censée représenter le péché d'attachement des hommes aux choses de ce monde. Rien de véritablement nouveau depuis Qohélet et son « vanité des vanités », mais une illustration particulièrement efficace et jubilatoire de cette idée.
Le XIXe siècle britannique était partagé entre Dickens et Thackeray comme le nôtre entre Balzac et Stendhal. La comparaison dit quelque chose d'exact : on trouve chez Thackeray cette même acuité stendhalienne sur les mécanismes sociaux, ce même regard froid sur l'ambition et ses coûts, avec en plus une distance ironique que Stendhal s'autorisait moins souvent. La modernité du ton laisse deviner l'influence du roman sur de nombreuses œuvres ultérieures, littéraires ou télévisuelles(Les Crawley de Downton Abbey par exemple), Becky Sharp est devenue un archétype, une façon commode de désigner un certain type de femme ambitieuse, sans scrupules et sans filet.
On peut toutefois regretter un dernier quart plus appuyé dans sa dimension morale, qui atténue légèrement la force du propos sans pour autant entamer l'appréciation globale. Comme si Thackeray, après avoir passé mille pages à observer sans juger, avait cédé à la pression de l'époque et voulu rassurer son lecteur victorien.
Un grand roman, à la fois classique et étonnamment moderne