J'avais lu "Mémoires d'une jeune fille rangée" dans la vingtaine, en pleines études de philo... Aujourd'hui que j'ai allègrement passé la trentaine, je me suis lancée dans "La Force de l'âge", 2e tome de l'ambitieuse trilogie autobiographique de Simone de Beauvoir. Ce volume se compose de 2 parties et court sur 10 années, de 1929, date où elle arrive 2e à l'agrégation de philosophie (à 21 ans), juste derrière Sartre, jusqu'à La Libération en 1945. La 1re partie s'attache à dépeindre ces années d'insouciance entre les cours qu'elle donne à Marseille puis à Rouen, ses relations avec Sartre et leur petit cercle d'amis antifascistes : toujours en manque d'argent, ils vivent frugalement d'hôtel en hôtel, ont très peu de possessions et passent leur vie au Dôme ou au Flore à écrire, manger et travailler quand elle ne découvre pas, seule et imprudente, les joies de la randonnée en Provence pendant les vacances scolaires. L'autrice nous fait part de ses lectures, de son éveil à la littérature, qui prendra très vite le pas sur la philosophie, de la naissance de sa vocation d'écrivain, de ses doutes pendant la genèse de ses romans, de sa difficile émancipation (intellectuelle et affective) de Sartre, de leurs triolismes parfois tapageurs, de ses relations ambiguës avec certaines de ses élèves, ce qui lui vaudra l'exclusion de l'Education nationale... Ils dormiront à la belle étoile et visiteront la Grèce, l'Italie, le Maroc et l'Espagne... puis, quand la guerre éclatera, ça sera la France à bicyclette pour rejoindre la zone libre.
La 2e partie m'a moins intéressée : L'écriture y est plus hachée, c' est en effet un journal des années de guerre écrit au jour le jour. Elle passera des heures d'angoisse à attendre des nouvelles de Sartre, mobilisé, puis fait prisonnier. Pour finir il se fera démobiliser à cause de son œil. Document irremplaçable des mœurs de l'époque, de la vie intellectuelle germanopratine des années 30-40, ce tome nous livre dans une écriture fluide les doutes et les aspirations d'une femme ni mariée ni mère qui a placé sa liberté au-dessus de tout, qui ne s'est laissé enfermer dans aucun carcan, fût-il intellectuel, et qui a érigé l'art de vivre au rang de philosophie. Une inspiration.