La Légende
6.5
La Légende

livre de Boualem Sansal (2026)

Un écrivain emprisonné pour avoir parlé librement d'une dictature islamiste ? On croyait cela réservé aux régimes autoritaires ou aux pays en guerre. Et pourtant, la stupeur est de constater que cela peut arriver à quelques heures d'avion de la France. Plus inquiétant encore, certains y voient un avertissement pour des démocraties qui, peu à peu, renoncent à défendre sans ambiguïté la liberté d'expression.

Boualem Sansal a sans doute écrit ce livre dans l'urgence. Cela se ressent parfois. Mais on ne peut que lui donner raison sur un point : ce livre devait être écrit, et vite, avant que notre société saturée d'informations n'oublie.

Il y raconte son arrestation ubuesque, la mise en scène de son procès, où il fut accusé de terrorisme, lui qui n'a cessé de dénoncer toutes les formes de terrorisme.

Il raconte aussi la prison, cette existence privée de liberté qui ressemble à une lente mort, les codétenus qu'il y a rencontrés, dont beaucoup demeurent encore enfermés. Rien de tout cela n'étonne vraiment. C'est presque honteux à écrire tant cela semble conforme à ce que l'on attend d'un régime autoritaire.

Ce qui surprend davantage, c'est cette « légende » qui l'accompagne tout au long du récit. Une présence polymorphe qui prend tour à tour le visage de toutes les résistances à l'oppression et de tous ceux qui lui ont apporté leur soutien. Dans ce livre profondément désabusé, cette légende devient finalement le visage de l'espérance.

Boualem Sansal évoque également les amis qui l'ont abandonné, ceux qui n'ont pas voulu s'engager par peur de perdre un peu de leur confort ou de leur respectabilité, ceux qu'il considère comme ayant renoncé à défendre les principes démocratiques. Il mentionne notamment le refus des eurodéputés de La France insoumise de soutenir une résolution réclamant sa libération. Mais ces renoncements occupent finalement peu de place face à l'hommage rendu à ceux qui ont eu le courage de prendre la parole. La longue liste de remerciements qui clôt l'ouvrage en témoigne : Élisabeth Badinter, Georges Bensoussan, Charlotte d'Ornellas, Alain Finkielkraut, Serge et Beate Klarsfeld, Marcel Gauchet, Dominique Lanzmann, Natacha Polony, Erik Tegnér et bien d'autres encore. Tous ont refusé de se taire.

Au fond, ce que révèle cette triste histoire, c'est peut-être le désarroi moral d'une partie de notre époque. Après avoir écarté les anciennes références sans toujours leur substituer un socle commun de valeurs, nous voyons parfois prospérer une étrange inversion des responsabilités : on soupçonne plus volontiers la victime que le bourreau, on reproche davantage à celui qui révèle une réalité dérangeante qu'à celui qui la provoque.

Les polémiques qui ont accompagné la libération de l'écrivain en offrent, selon moi, une illustration. On lui a reproché son attitude envers sa maison d'édition alors même que celle-ci lui a enlevé sans explications à lui et à sa femme, l'appartement où il reprenait des forces . De la même manière, l'assassinat de Samuel Paty continue de susciter des discours qui déplacent la responsabilité vers la victime plutôt que vers son meurtrier. Cette difficulté à regarder les faits en face est inquiétante.

Le mal, aujourd'hui, semble parfois moins résider dans les actes que dans le fait de les nommer. Dire le réel, mettre au jour des vérités dérangeantes, devient pour certains une faute impardonnable. Forts de certitudes nourries de connaissances fragmentaires, ils distribuent les brevets de vertu, dénoncent la censure tout en refusant souvent le débat contradictoire ( il y a des spécialistes sur ce site qui bloquent au bout d'une ou deux répliques qui ne vont pas dans leur sens).

C'est pourquoi ce livre dépasse le simple témoignage. Il est aussi un appel à la résistance intellectuelle et morale.


Merci, Monsieur Sansal, de continuer à porter une parole libre. Nous en avons plus que jamais besoin.


« Je veux être de ceux qui résistent, qui tiennent, non de ceux qui négocient, car négocier, c'est parfois, toujours, quand on est faible, sacrifier des principes vitaux pour un avantage éphémère qu'on vous accorde aujourd'hui pour le reprendre demain. La résistance est un roc ; la faiblesse, un glissement, un suicide. »

(p. 239, Grasset)

jaklin
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 27 juin 2026

Critique lue 130 fois

jaklin

Écrit par

Critique lue 130 fois

18
15

Du même critique

Amadeus

Amadeus

9

jaklin

166 critiques

La pesanteur et la grâce

Un film sur la musique classique ?! Et qui a eu du succès… C’est suffisamment rare pour lui consacrer un peu d’attention. Ce film est enthousiasmant pour plusieurs raisons et on oubliera la sagesse...

le 2 sept. 2018

Ne dis rien

Ne dis rien

7

jaklin

166 critiques

La mort programmée des êtres policés

Je n’ai jamais regardé un film danois qui ne m’ait pas plu. Celui-là avait des airs de Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll et je n’ai pas été déçue ! Pendant la plus grande partie du...

le 6 oct. 2022

L'Étranger

L'Étranger

8

jaklin

166 critiques

L’ athéisme triste ou le triste athéisme

Après l’approche assez originale de Daoud, il est temps de revenir sur un devenu classique hors- norme : L’ Étranger de Camus. Tant il est me semble t’il aimé pour de mauvaises raisons : une langue...

le 22 août 2018