Entre Far and away (le film, pour les migrants irlandais), Dontown Abbey (la série, pour la chronique ancillaire) et Miss Eliza (le livre d'Annabel Abbs) pour l'ambiance en cuisine, voilà un livre qui s'inscrit dans une mode assez actuelle et pourra plaire à ceux qui ont aimé n'importe laquelle des œuvres similaires ci-dessus. C'est aussi une limite à l'exercice : essayer d'apporter quelque chose de neuf dans un genre qui commence à être un peu éculé. Mais c'est ici le croisement avec les films sur Emily Dickinson qui apporte un air nouveau, qui ne m'est pas apparu clairement tout de suite (précisons que je n'ai lu aucun poème de l'héroïne secondaire de cette histoire) mais qui, justement, prend forme petit à petit à mesure que la bonne des Dickinson se familiarise comme nous avec l'univers très personnel de sa maîtresse. Je lisais les premiers chapitres en traînant un peu les pieds, me disant qu'il ne se passait que des événements minuscules et répétitifs, quand, au dernier tiers, je me suis surprise à attendre avec un peu plus d'impatience le dénouement, que pourtant je devenais tout sauf spectaculaire. C'est que la poésie infuse progressivement dans la narration et vient imprégner le franc parler tout paysan de Margaret, sortie de sa ferme en Irlande avec un tempérament farouche frôlant l'irascibilité. D'ailleurs, ce parler du terroir est une autre limite de la version que j'ai lue, en français, car elle hésite à s'engager résolument dans cette voie savonneuse et tâtonne de manière hésitante entre deux registres de langue. Mais ça n'empêche pas la lecture, donc, je continue. A la fin, on se dit qu'on a plongé dans une époque fertile qui voyait les dernières vagues de migrants arriver enfin au Pacifique, de l'autre côté du pays, tandis que la côte Est ressemblait à l'Angleterre depuis des décennies, tout en découvrant les enjeux politiques des expatriés irlandais, privés de leurs moyens de subsistance par le joug anglais, sans subir de longues explications historiques qui auraient plombé l'histoire. Bref, dans ce genre-là, ça tient ses promesses d'une manière très honnête.