Avec la Mer de la Fertilité, Mishima met un point final à son œuvre; il n'a plus rien à dire après; ne lui reste plus qu'à achever tranquillement son existence. Il n'aura jamais de prix Nobel. Sa vision fantasmée du Japon médiéval ne prendra jamais corps autrement que dans son esprit. Alors, il faut s'effacer, dans un dernier baroud d'honneur, en livrant à son public son testament littéraire.
La présente tétralogie est l'apogée de Mishima. Ses thèmes chéris sont tous là. Son style, sensuel et féminin, mais écrit de main d'homme est définitivement sublimé. Il brode autour des thèmes ayant fait sa renommée; son émerveillement pour la beauté (surtout masculine) adolescente, son enthousiasme pour la virilité débridée de jeunes hommes musculeux, et ce mélange entre fascination et répulsion pour la déchéance physique et morale. Le tout agrémenté d'une description de différentes périodes historiques du Japon, de la fin définitive du féodalisme aux derniers coups de boutoir de l'occidentalisation post seconde guerre mondiale. On pourra retrouver Yuichi des amours interdites derrière Kiyo, Noburu du marin rejeté par la mer derrière Isao, derrière Senkitchi de l'école de la chair derrière Toru et enfin, Shunsuké des même amours interdites derrière Honda. Les meilleurs ouvrages de Yukio sont revisités, mais, à la dépravation morale usuellement traitée par Mishima s'ajoute la description de la totale décadence de la société japonaise traditionnelle;
Honda est le fil rouge du récit. Sans doute ce que Mishima craignait de devenir, à savoir un vieil homme vidé de toute énergie contemplant un monde qui lui a échappé, et ne pouvant plus que rêver des fastes d'une jeunesse qu'il n'a jamais connu. Mishima, lui, a choisi de partir au faîte de sa gloire, avant de devenir une icône décrépie condamnée à être l'idole de jeunes hommes suffisamment naïfs pour croire à un retour du Japon impérial que Mishima appréciait surtout par snobisme mondain. Alors, il faut goûter une dernière fois à la mélancolie, contempler une dernière fois l'immensité de l'océan auprès d'une vieille amie dont le souvenir ne s'est jamais estompé, et enfin, mourir, plein de regrets, pour laisser les autres jouir de la laideur du monde.