Rose-Marie Lagrave ajoute une pierre à son édifice autobio-sociologique, en ce que La mort devant soi reprend Se ressaisir où il s’arrêtait, au présent, c’est-à-dire la vieillesse. Et je me désole à l’idée que Lagrave ne pourra pas, selon toute vraisemblance, exercer son acuité sociologique sur sa propre mort et ce qu’il y a ensuite.
À partir d’un vaste état de l’art, incluant textes philosophiques, littéraires (Beauvoir et Ernaux, pour ne citer qu’elles) et cinéma, et d’observations personnelles et participantes effectuées à la défaveur d’événements personnels (sa retraite universitaire, la perte d’autonomie de l’aînée de ses sœurs, la mort de son ex-mari), Lagrave livre ses réflexions sur la vieillesse et la mort, prises non comme un état physiologique ou biologique, mais social, et en cela configuré selon des rapports de domination, et traversé d’autres dynamiques sociales (genrées, socio-économiques…).
On ne compte plus les dossiers et les ouvrages qui incitent vieux et vieilles à trouver leur désir et à jouir, comme si la jouissance sexuelle était un élixir de jouvence, comme si le désir s’épanouissait avec l’âge. Le « combien de fois avez-vous joui ? » figurant dans certains questionnaires me fait penser au « combien de fois avez-vous eu de mauvaises pensées, seule ou avec d’autres ? » des confessionnaux de ma jeunesse. Le désir et le jouir sont devenus des injonctions de la panoplie du bien-vieillir. Ce plein feu sur la jouissance des vieux sert souvent de dérivatif à l’examen de leurs conditions de vie et à la recherche de solutions pour pallier leur solitude. (p. 35)
La mort devant soi n’a certes pas l’ampleur théorique et empirique de Se ressaisir, sommet du genre – le livre est d’ailleurs assez court, 150 pages –, mais offre une analyse sociologique d’événements sociaux et intimes souvent occultés par pudeur, ou renvoyés à l’ordre du témoignage (car nous serions, selon l’adage, « tous égaux devant la mort » ; faux !) : la prise en charge d’une proche en état de dépendance, la décision du maintien à domicile ou de l’envoi en Ehpad, les rapports aux ambulanciers, auxiliaires de vie et aides à domicile, l’hospitalisation (rappelant, dans un tout autre registre littéraire, la mort d’Hélène Carrère d’Encausse racontée par son fils dans Kolkhoze), la cérémonie d’inhumation ou de crémation… La description factuelle et précise, nécessaire à toute sociologie, n’empêche pas l’autrice de laisser poindre l’émotion sans aucune impudeur. Si elle ne cherche jamais à « faire œuvre » littéraire, Rose-Marie Lagrave est, en sus de tout le reste, une très bonne écrivaine. Un supplément bienvenu à un livre immense, donc, et qui ne l’empêchera pas, on l’espère, d’en écrire d’autres.
Si vivre en accord avec soi-même fait « la vie bonne », alors je pense que ma vieillesse est bonne, au sens où je suis parvenue à vivre une alternance de bien-être et de peines, de patience et de tolérance à moi-même, sans rien céder sur les valeurs de solidarité, de justice et de reconnaissance, seule façon d’éviter que la vieillesse soit une honte ou une indignité. (p. 45)